Arin Rungjang · Claudio Zulian · Damir Očko · Daphné Le Sergent · Estefanía Peñafiel Loaiza · Ismaïl Bahri · Natacha Nisic · Omer Fast

DLS29-05b


Sumériens : l’origine fantasmée de l’écriture dans le calcul.


Conversation avec Jean-Jacques Glassner, historien spécialiste du monde mésopotamien et de l’écriture cunéiforme, directeur de recherche émérite au CNRS


Daphné Le Sergent : J’ai beaucoup apprécié la lecture de votre ouvrage « Ecrire à Sumer, l’invention du cunéiforme ». Vous y réfutez
– entre autres – deux idées reçues sur l’écriture et ses origines. L’histoire de l’écriture commencerait avec une image proche de la chose représentée, puis s’éloignerait du réel pour rassembler des formes abstraites et stylisées dérivant de ces images premières. Cette conception nous permet ainsi de penser une histoire progressiste de l’écriture puisqu’on va de l’image à l’alphabet – ce qui place une fois de plus la Grèce Antique (et les phéniciens) comme berceau de notre culture. D’autre part, vous mettez en garde contre une autre idée reçue sur la naissance de l’écriture cunéiforme en Mésopotamie : les premiers signes écrits auraient dérivé des calculi, petits jetons d’argile destinés à l’enregistrement de transactions marchandes. Cette vision comptable de la naissance de l’écriture est là une doxa bien confortable puisque nous considérons l’archive comme enregistrement quantitatif des données. L’origine se fait encore une fois le reflet de notre identité.

Jean-Jacques Glassner : Il ne faut pas oublier en premier lieu que nous ne disposons actuellement que d’un corpus incomplet de calculi et que cette piste d’éclaircissement ne reste qu’une hypothèse. Dans une seconde mesure, cette conception présente l’écriture comme un système clos, un système de significations et d’équivalences où une chose produit un jeton puis un mot. Or l’écriture ne se borne pas à un ensemble de signes, elle est également une pratique, une technique de mémoire ancrée dans un tissu social. En Mésopotamie, il faut penser l’écriture en rapport avec l’oralité. Le signe écrit vient appuyer la parole, il permet de visualiser le mot. On passe de l’oreille qui écoute à l’œil qui vérifie. L’écriture apporte une explication du mot qu’elle écrit, sous la forme d’un commentaire. Par exemple le mot « abgal », « expert », s’écrit à l’aide de deux sous-graphies, « nun » et « me » ; la première dit le mot « excellence », la seconde un pronom réfléchi qui renvoie à la personne évoquée ; l’ensemble est un commentaire du mot « expert ».

L’écriture va également permettre d’accroître les capacités de la mémoire. À l’école, par exemple, la fragmentation d’un même texte en de multiples tablettes indexées par des numéros va en faciliter la mémorisation d’une part et sa restitution de l’autre, puisqu’à l’évocation d’un numéro on retrouve facilement son contenu. Il s’agit d’une technique de mémoire, comme le sont en Inde les techniques du corps, chaque position et contorsion du corps visant à appuyer la mémorisation d’un passage des Vedas.


Daphné Le Sergent : L’écriture ne serait pas seulement ce qui permet de dire le monde mais aussi un outil de maîtrise dans un ordre social ? Dans votre ouvrage vous citez le récit mythologique sumérien « Enmerkar et le seigneur d’Aratta » qui décrit la joute d’intelligence entre deux souverains où se décide la soumission de l’un envers l’autre et la remise d’un tribut. C’est dans la confrontation finale entre les deux rois qu’apparaît l’écriture comme ultime énigme que le seigneur d’Arrata ne peut déchiffrer.

Jean-Jacques Glassner : L’écriture est une invention humaine, Enmerkar n’a recours à aucune divinité pour la créer. Elle se distingue en cela des langues parlées qui sont des dons divins. À dire vrai, le récit de l’invention de l’écriture par Enmerkar pose toute la question complexe de la relation entre les dieux et les hommes. L’homme a été créé pour servir les dieux, tous les mythes sumériens s’accordent sur ce point. Dans le récit d’Atrahasis, après la séparation du Ciel et de la Terre, les dieux sont affectés à la production agricole mais las de cette situation, ils se révoltent et Enki est chargé de créer l’homme pour se charger de leur labeur. L’acte de création de l’humanité n’est pas autre chose, en ultime analyse, que l’acte de naissance des dieux! Mais les Sumériens croient aussi en la vertu créatrice des mots, en l’identité de nature et d’essence entre le nom et ce qu’il désigne. Jouant habilement de cette relation qui lie étroitement chose et mot, l’auteur de cette épopée montre que le fait de créer les signes écrits disant les mots revient à manipuler les choses elles-mêmes. L’écriture se pose d’emblée comme une transgression !


Daphné Le Sergent : Vous décrivez également Enmerkar comme un roi de l’époque post-diluvienne d’Uruk. Quelle est la portée symbolique de cette histoire du déluge dans la relation complexe des dieux et des hommes ?

Jean-Jacques Glassner : Le mythe du déluge permet un séquençage du temps historique, séparant deux périodes, en un avant et un après. On va parler d’un roi comme venant avant ou après le déluge. Il marque la fin d’une époque et annonce une ère nouvelle. Mais c’est aux dieux qu’il revient de décider la fin de l’humanité sous les eaux. Or si l’humanité disparaît, les dieux aussi. Ils ne peuvent donc souhaiter un total anéantissement. Dans les textes, le déluge est installé dans l’histoire comme phénomène récurrent. La chute d’Ur ou celle du premier empire d’Akkad sont décrits à l’instar de déluges, désignant une invasion humaine massive qui a tout détruit sur son passage. À leurs suites arrive un roi à nouveau en accord avec les dieux, marquant le retour d’une dynastie juste.

Ainsi le déluge comme fin de l’histoire, comme anéantissement total ne se réalise jamais. Il marque un mouvement dans l’histoire, mouvement que l’on pourrait comparer à un zigzag, parfois marquant un accord avec les dieux, d’autres fois prononçant un éloignement. Le temps historique ressemble soit à un mouvement sinusoïdal, soit à un mouvement pendulaire, avec des périodes alternées de prospérité et de dépression, de croissance et d’effondrement.


Daphné Le Sergent : Qu’en est-il de la Tour de Babel dont la destruction est le fruit de la volonté divine ?

Jean-Jacques Glassner : Le mythe de Babel admet deux niveaux de lecture qui se superposent et se complètent. Au terme d’un cycle et de son histoire, l’humanité soumise à l’autorité d’un seul monarque et aspirant à l’immortalité provoque la colère de Yahvé qui réduit son royaume à néant, rend ses ordres confus et inaudibles et disperse sa population à la surface de la terre. Cette description cache, en réalité une catastrophe assimilée à un déluge. Le nom de Babel prend place au sein d’un champ sémantique où se déploient des images d’inondations destructrices ou de pluies torrentielles.