Arin Rungjang · Claudio Zulian · Damir Očko · Daphné Le Sergent · Estefanía Peñafiel Loaiza · Ismaïl Bahri · Natacha Nisic · Omer Fast

DLS 30-04


L’image écorce


Conversation avec Aline Hémond, professeur d’anthropologie
à l’université de Picardie Jules Verne


Daphné Le Sergent : Dans l’ouvrage que vous avez co-dirigé avec Pierre Ragon (L’image au Mexique) et dont je reprends certains passages dans les pages de ces cahiers1Texte du cahier n°2 (pages 8, 9 et 10) : notes prises suite à la lecture de L’Image au Mexique, usages appropriations et transgressions, Aline Hémond et Pierre Ragon, Paris, L’Harmattan, 2001., vous soulignez le statut particulier de l’image pour le peuple Nahua. Certes, celui-ci hérite d’une conception occidentale de l’image mais reste tourné vers la pensée pré-hispanique. Vous parlez à ce propos d’une « image-écorce » pour laquelle la représentation et son référent sont intimement liés. J’ai particulièrement été intéressée par cette approche-là de l’image, que vous décrivez également dans une chaîne métaphorique.


Aline Hémond : Au Mexique, chez les Nahuas (principal groupe amérindien du Mexique), l’image vit, on lui prête l’apparence du vivant. La forme de cette image attire à elle les forces vives de la nature, comme si elle en était le réceptacle ou l’écorce. Imaginez un film qui se trouverait déjà autour de nous, brut, dans les éléments alentours et ce, bien avant la main de l’homme. Dans les zones rurales, la capacité de voir des images dans la nature reste importante. On doit pouvoir y lire les intentions du divin, savoir quand semer ou récolter.

La question de l’« image-écorce » se trouve à la croisée de deux phénomènes : cette idée de réceptacle, d’une force diffusée dans la forme-même de l’image, et un lien métaphorique ou métonymique serré entre les choses. Ce qui se ressemble se nourrit de la même substance. La forme de l’image n’a pas d’origine préalable, elle est collée au monde. Chez les Aztèques, on peut remarquer combien la forme des choses reste encore très présente dans leur écriture, ce qui reste également vrai pour les Mayas, bien que leur système soit plus abstrait et codifié.

Dans cette chaîne métaphorique, tout s’emboîte, le macrocosme se lie au microcosme, l’axe du monde se retrouve dans l’urbanisme du village et dans l’architecture des maisons. D’analogie en analogie, c’est le « grand tout » du monde qui est exprimé. Par ce jeu d’équivalence, tout est également anthropomorphe; et l’écorce, par exemple, a valeur de peau humaine.




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