Arin Rungjang · Claudio Zulian · Damir Očko · Daphné Le Sergent · Estefanía Peñafiel Loaiza · Ismaïl Bahri · Natacha Nisic · Omer Fast

DLS 28-03


Discussion avec Agnès Violeau pt.1



Agnès Violeau : « Géopolitique de l’oubli » est le second volet du cycle « Novlangue_ » qui s’intéresse au langage technique (le groupe C du vocabulaire, dans le roman d’Orwell), à l’ère des pratiques post-internet. Tu y convoques une nouvelle langue qui est celle construite par ce déluge d’images, offerts par les plateformes et moteurs de recherches, ainsi que l’autorité qu’elle exerce sur notre regard et nos comportements. Comment s’est construit ton projet ?


Daphné Le Sergent : Le novlangue, comme l’imagine Orwell, m’apparaît comme un carcan qui dicterait notre façon de parler, d’agir. C’est un langage qui essaye de conformer notre structure de pensée, comme quelque chose qui nous collerait à la peau. Dans la phase de recherche, j’ai lu La vie liquide de Zygmunt Bauman et je me suis posée la question d’une autorité liquide, d’une autorité qui coule dans nos veines comme notre propre force ou qui nous envelopperait dans un milieu, comme un bain réconfortant mais pour mieux nous « canaliser »… Pour moi, l’autorité liquide, ce serait ce qu’on ne voit pas et qui existe en nous. Je travaillais déjà sur l’overflow et sur comment la surcharge d’information nous morcelle, nous clive, nous fait imploser de l’intérieur, comme si une partie de soi était ennemie de l’autre. D’où l’idée de géopolitique du titre, en le pensant d’un point de vue intérieur. Le novlangue, tel que pensé dans ce projet, est un langage où les signes produits sont tout autant une écriture que la mémoire procédurale de notre comportement face à internet. Dans une navigation, face aux images, aux interfaces graphiques, nous avons acquis des habitudes de regard, de travail. Ces différents gestes qui se répètent, ces différentes trajectoires oculaires qui se réitèrent pourraient être vues comme des lignes cristallisées, prêtes à devenir des logogrammes, des signes d’une écriture à inventer. Toute la question est la prévisibilité de ces habitudes de regard, des concepteurs de site internet travaillent déjà à des designs intuitifs afin d’être sûrs que l’information qu’ils proposent soient assimilée. Ce serait donc une sorte d’autorité liquide, invisible.