Arin Rungjang · Claudio Zulian · Damir Očko · Daphné Le Sergent · Estefanía Peñafiel Loaiza · Ismaïl Bahri · Natacha Nisic · Omer Fast

DLS 08-06


Discussion avec Agnès Violeau pt.4


Agnès Violeau : Ton projet traite de l’écriture et de sa sauvegarde (au sens archivistique mais aussi numérique), au cœur d’une pratique, la tienne, qui questionne plutôt la déperdition, la disparition de l’image, de la source. Tu parles d’arborescences, d’architecture des données. Peut-on faire une association avec le traitement de l’information et/ou de la langue aujourd’hui, et la manière avec laquelle elle se simplifie en s’ancrant dans ces data centers ?


Daphné Le Sergent : Les archives regorgent d’images délivrant des informations.

Mais concernant les archives personnelles, on glane des images ici et là, on les garde au fil de son parcours. Celles-ci en deviennent la trace, le souvenir. Elles ont une tonalité affective. Elles sont également un puissant activateur, un pont d’un temps à un autre. Quand je regarde une image qui a réveillé en moi une sensation particulière, en la retrouvant plus tard, cette émotion peut être rappelée – et avec elle tout le contexte autour. J’accumule en effet beaucoup d’images, notamment sur internet. Si les informations qu’elles contiennent motivent une série, c’est surtout le traitement par le dessin ou par des techniques mixtes qu’elles permettent de déployer. Par la dégradation au dessin ou par le traitement numérique, j’essaye de faire ressortir une matière, quelque chose de tactile. J’ai toujours en tête l’image de la mémoire que donne Platon, une empreinte dans une tablette de cire. C’est cela que je cherche à créer dans ces fichiers détériorés. L’image ne serait plus tant porteuse d’une information que d’un souvenir, comme si elle était la marque d’un contact passé entre le monde et moi. Ce qui est intéressant avec cette façon de travailler, c’est que deux images, porteuses de deux informations différentes peuvent arborer la même empreinte, présenter les mêmes configurations formelles, tant l’information a disparu, tant les formes se sont perdues. Elles se présentent comme deux empreintes similaires, résonnant de la même façon dans le souvenir. Et le travail d’archiviste devient un travail de poète. Entre la mémoire involontaire et la métaphore, il n’y a qu’un pas. Gaston Bachelard disait que le poète associe la mer et le ciel par métaphore car tous deux éveillent le même sentiment d’une étendue infinie, suscitent la même empreinte mémorielle.

C’est ma réponse d’artiste à cette double identité franco-coréenne qui comporte beaucoup d’ombres et de zones inconnues. Le présent ainsi transformé répond à un passé inconnu mais qui résonne encore en moi.