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Q&A #8: Louise Hervé et Chloé Maillet [FR/EN]

Louise Hervé & Chloé Maillet

Louise Hervé & Chloé Maillet, Le passeur / The ferryman, 2013.
Performance and seashell, about 15 min, unique.

J’avais assisté à une performance de Louise Hervé et Chloé Maillet (1981) dans le jardin des Tuileries. Plus tard, un workshop à l’école supérieure d’art de Bordeaux nous a réunies quelques jours d’affilée. Il s’agissait de les faire intervenir auprès des étudiants afin de familiariser ces derniers à la prise de parole. Ce travail a été complexe, semé d’embûches, mais nous sommes parvenus à un résultat : l’idée d’une radio libre menée en live par les étudiants.

I had attended a performance by Louise Hervé and Chloé Maillet (1981) in the Jardin des Tuileries. Later, I spent several successive days with them in a workshop at the École Supérieure d’Art in Bordeaux. The idea was for them to work with the students in order to familiarise them with expressing themselves publicly. The work was complicated, with all kinds of mishaps, but we got a result: the idea of a live radio broadcast run by the students. Clara Schulmann


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1. En général, on écrit seule et on fait un film à plusieurs. Est-ce que cette différence est importante ?

LH&CM La question est plutôt, pour nous, de savoir comment l’on travaille à plusieurs à toutes les étapes d’un projet : nous écrivons à deux nos textes, scénarios, scripts de performance. Régulièrement, nous tentons d’élargir le cercle, en menant d’autres collaborations au sein de livres et publications collectifs. Bien sûr c’est différent lorsqu’on écrit à plusieurs ou qu’on tourne un film où le rôle de chacun est plus défini. Ce qui est intéressant, c’est d’élaborer de nouvelles règles du jeu, à chaque fois.

2. Dans un entretien, la poète Lisa Robertson dit : « … as a very young reader, in the 80s, I constantly felt affronted that I could not find a point of recognition in the extreme masculinist philosophy and literature I was reading. To discover feminist thinking and writing was a recognition that gave me the will to write. That was a very relevant kind of pleasure. » Comment pour vous s’est opérée cette découverte?

LH&CM Nous aurions peine à déterminer le moment exact de notre rencontre avec la littérature féministe. Il y a en tous cas une découverte qui nous a marquées. Dans les années 1820, le mouvement saint-simonien, du nom du philosophe révolutionnaire Saint-Simon, s’est attaché à défendre l’éducation et l’émancipation des femmes. Le mouvement était mixte, et les saint-simoniennes, dont beaucoup avaient été formées à lecture et à l’écriture dans les cercles saint-simoniens, tenaient une place très importante dans le mouvement. Dans les représentations de l’époque, « saint-simonienne » était devenu synonyme de femme affranchie, et elles étaient beaucoup caricaturées. Pour des raisons encore mal élucidées par les historiens (qui tenaient autant à la vie privée de certains membres du mouvement qu’à la peur du scandale), les saint-simoniennes ont été exclues du mouvement et se sont autonomisées en un mouvement non-mixte, qui a publié les premiers journaux défendant la « Femme Libre ». Les archives du mouvement, mal connu car les féministes de la fin du XIXe siècle ne s’en sont jamais réclamées, sont conservées à la bibliothèque de l’Arsenal à Paris, où pendant quelques temps Chloé apportait les livres aux lecteurs et restaurait les manuscrits des archives de la Bastille jetés à l’égout par les révolutionnaires.

3. Entre film et écriture, quelle place tient la lecture ?

LH&CM L’avantage en travaillant à deux, c’est de pouvoir doubler la capacité de lecture, et se faire des compte-rendu, des résumés, qui sont le point de départ de notre travail d’écriture. C’est aussi un peu une manière de redonner de l’oralité à la lecture (la pratique de la lecture silencieuse est finalement assez récente, quand on y pense).

4. L’écriture comme le cinéma convoque ou ranime les fantômes. Qui ou qu’est-ce qui vous hante?

LH&CM Il y a une anecdote connue à propos d’Horace Walpole, qui explique bien comment un fantôme peut être le point de départ d’une écriture. Walpole la raconte lui-même dans ses mémoires. Dans les années 1740, cet esthète fortuné venait de finir de reconstruire une ferme de la banlieue de Londres pour en faire un château à la manière gothique (le mot commençait juste à être employé à l’époque). Le château néo-gothique était l’écrin d’une collection d’objets divers et d’éléments architecturaux liés au Moyen Âge et à l’histoire d’Angleterre. Un jour, alors que Walpole méditait au milieu de sa collection, dans sa bibliothèque tendue de papier-peint gothique et remplie d’objets gothiques, il vit soudain la main gantée de fer d’un chevalier gigantesque s’abattre sur son escalier gothique. Et tout à coup, grâce à ce fantôme, Horace Walpole comprit que ce qui manquait à son château et à sa collection, c’était justement d’être hanté. Il a donc écrit Le Château D’Otrante, plein de spectres, de jeunes filles persécutées, de souterrains terrifiants, pour créer le récit qui animerait la demeure. Le roman, présenté au public comme un récit très ancien et véridique redécouvert par hasard, eut un énorme retentissement, et fut à l’origine de ce que l’on appelle le roman noir ou gothique dont on peut tracer la descendance jusqu’aux films d’horreur contemporains.

English version

1. In general, writing is a solitary experience and making films is a collective experience. Is this difference important to you?

LH&CM The question for us is rather how we work severally on all the different phases of a project: we write our texts, screenplays and performance scripts together, and we make regular attempts to broaden this circle, by collaborating elsewhere on books and multi-authored publications. Of course, it’s different when there are several of you writing or you’re shooting a film, because there each person’s role is more defined. The interesting part is defining new rules every time.

2. In an interview, the poet Lisa Robertson writes: “…as a very young reader, in the 80s, I constantly felt affronted that I could not find a point of recognition in the extreme masculinist philosophy and literature I was reading. To discover feminist thinking and writing was a recognition that gave me the will to write. That was a very relevant kind of pleasure.” Do you share her position? How did you discover feminist thinking and what difference did it make to you?

LH&CM It would be hard for us to say exactly when we got into feminist literature, but we were certainly marked by one discovery in particular. In the 1820s the Saint-Simonian movement, named after the revolutionary philosopher Saint-Simon, worked to promote the education and emancipation of women. The movement was mixed, and the Saint-Simoniennes, many of whom had learnt about reading and writing in Saint-Simonian circles, played a very important role in it. At the time, being a Saint-Simonienne meant being a free woman, and they were much satirised. For reasons that historians still struggle to explain (no doubt it had to do with fear of scandal as much as with the private lives of certain members of the movement), the Saint-Simoniennes were excluded from the movement and formed their own autonomous, and unmixed movement, which published the first newspapers championing the “Free Woman.” The archives of this movement, which remains little-known because feminists in the late nineteenth century never referred to it, are kept at the Bibliothèque de l’Arsenal in Paris, where for a while Chloé used to take books to the readers and restored the Bastille manuscripts that had been thrown into the gutter by the revolutionaries.

3. Between film and writing, what is the role of reading?

LH&CM The advantage of working as a duo is that you can double your reading capacity, and make each other notes, summaries, which become the starting point of our writing work. And to some extent, too, it’s a way of putting a bit of orality back into reading (if you think about it, the practice of silent reading is actually quite recent).

4. Writing, like cinema, summons or awakens ghosts. Who or what haunts you?

LH&CM There’s a well-known story about Horace Walpole which explains how a ghost can be the starting point for writing. Walpole himself relates this in his memoirs. In the 1740s this wealthy aesthete had just finished converting a farm outside London into a villa in the Gothic style (the word was just coming into use at the time). This Neo-Gothic building housed a diverse collection of objects from the Middle Ages and English history generally. One day, when Walpole was musing amidst his collection, in his library hung with Gothic wallpaper and filled with Gothic objects, he suddenly saw the iron-clad hand of a gigantic knight come crashing down on his Gothic staircase. Suddenly, thanks to that ghost, Walpole realised that what was missing from his castle and from his collection was precisely that, being haunted! And so he wrote The Castle of Otranto, a book full of ghosts, persecuted young women and terrifying underground passages, in order to create the story that would bring his residence to life. The novel, which was presented to the public as an ancient story rediscovered by chance, was a huge success, and was the origin of the Gothic novel, the descendants of which can be traced all the way to contemporary horror films.

Louise Hervé & Chloé Maillet @ Marcelle Alix

COMING SOON: MARCELLINE DELBECQ

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