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Q&A #7: Valérie Mréjen [FR/EN]

Valérie Mrejen et Bertrand Schefer, L’Année passée, Vidéo, 3’40, 2015

Valérie Mréjen (1969) écrit des livres et réalise des films. Il y a des phrases qu’elle a écrites qui me restent en tête, dans Eau Sauvage notamment. Au début de la lecture, on se dit que ça va, et puis progressivement ça dérape. On frôle toujours la catastrophe, mais c’est une débâcle quotidienne, ordinaire. J’aime particulièrement : « Allô, tout va bien ma chérie ? Non parce que j’ai vu ce matin dans le journal qu’un immeuble a brûlé dans le XIe arrondissement et comme tu es dans le XIIe j’ai pensé à toi en me disant que c’était peut-être chez toi. » (Eau Sauvage, Ed. Allia, Paris, 2004, p.8)

Valérie Mréjen (1969) writes books and makes films. Some of her sentences linger in my mind, especially the ones in Eau Sauvage. When your start reading, you think things are okay, then they gradually start to go wrong. There’s always a close shave with disaster, but the debacle is quotidian, ordinary. I particularly like: “Hello, are you all right, my love? No because I read in the paper this morning that a building had burned down in the 11th arrondissement and as you are in the 12th I thought it might be yours.” (Eau Sauvage, Ed. Allia, Paris, 2004, p. 8) Clara Schulmann


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1. Dans son autobiographie, Kim Gordon reproduit un texte écrit par elle dans les années 1980 sur une tournée de Sonic Youth et sa place dans le groupe: « I like being in a weak position and making it strong », dit-elle. Comment parleriez-vous de votre position d’auteur et de cinéaste ?

VM La faiblesse est ma position de départ. Il s’agit de surmonter les difficultés liées à une forme de timidité, de réserve, d’esprit d’escalier, un manque d’assurance, de confiance. C’est un mal assez répandu. Cette position engendre une envie de recycler les déceptions et les ruminations et de trouver des idées de mise en forme. Ensuite, convertir la faiblesse en énergie qu’on mettra dans l’élaboration d’un livre ou d’un film.

2. Dans un entretien, la poète Lisa Robertson dit : « … as a very young reader, in the 80s, I constantly felt affronted that I could not find a point of recognition in the extreme masculinist philosophy and literature I was reading. To discover feminist thinking and writing was a recognition that gave me the will to write. That was a very relevant kind of pleasure. » Comment pour vous s’est opérée cette découverte?

VM Avant de commencer mes études j’ai passé un an comme auditeur libre aux Beaux-arts de Paris. J’étais inscrite dans l’atelier d’un professeur qu’on m’avait plus ou moins recommandé, un vieux provocateur affreusement misogyne plus en état de séduire. C’était un ogre court sur pattes, gros fumeur et buveur de vin. Il s’exprimait le plus souvent par des sous-entendus ponctués d’un rire rocailleux. Il traînait derrière lui une petite cour d’admirateurs en pâmoison.
Il balaya d’un revers de la main l’idée qu’une femme puisse par exemple écrire ou faire de l’art : « Qu’elles fassent ce qu’elles savent faire, de la broderie ou des travaux d’aiguille ! Mais écrire HA HA ? Non, il faudrait dire, quoi, écrivaines ? »
Je me suis demandé : En quoi vaine serait-il plus signifiant que vain, si l’on s’amuse à faire ces jeux de sens cachés, d’intonations? J’étais tellement sidérée que cela m’a soutenu par réaction.

3. Cette question concerne les liens entre votre activité artistique et la gymnastique. Quels types d’exercices faites-vous pour écrire ou pour faire un film ?

VM Je fais du vélo pour me rendre de chez moi à mon bureau et inversement.
Comme il est lourd, vieux et rouillé c’est vraiment du sport.

4. Entre film et écriture, quelle place tient la lecture ?

VM Elle est toujours en retard. Des livres en retard, des piles en attente ne cessent d’augmenter, des titres notés sur des bouts de papier comme des vœux formulés pour un moment où il y aura le temps.

5. Est-ce que la cigarette ou d’autres formes d’addiction accompagnent spécifiquement l’écriture ou votre rapport aux images en mouvement ?

VM Je n’ai pas d’addictions. Le mot même de dépendance m’effraie, sauf s’il s’agit d’un bâtiment transformé en maison de campagne.

6. L’écriture comme le cinéma convoque ou ranime les fantômes. Qui ou qu’est-ce qui vous hante?

VM La répétition éternelle des mêmes questions posées par mon père quand nous nous voyons, les deux ou trois formules qui reviennent systématiquement et me mettent en situation de devoir radoter pour le rassurer encore et encore sur la présence de restaurants et de magasins d’alimentation dans mon quartier. La façon dont les mots, dans ce contexte familial, sont vidés de leur sens et employés simplement pour meubler, pour faire semblant. Cette phrase de conclusion si souvent entendue : « on ne communique pas assez ».

English version

1. In her autobiography, Kim Gordon reproduces a text that she wrote in the 1980s about a Sonic Youth tour and her place in the band. “I like being in a weak position and making it strong,” she said. How would you describe your position as an author and as a filmmaker or as an artist making films?

VM Weakness is my starting point. The point is to surmount difficulties linked to a certain form of timidity, reserve, only thinking of what to say when the moment has passed, lack of self-assurance, of confidence. It’s a fairly common curse. This position engenders a desire to recycle disappointments and ruminations and find ideas for giving them form. Then comes converting weakness into the energy that you put into making a book, or a film.


2. In an interview, the poet Lisa Robertson writes: “…as a very young reader, in the 80s, I constantly felt affronted that I could not find a point of recognition in the extreme masculinist philosophy and literature I was reading. To discover feminist thinking and writing was a recognition that gave me the will to write. That was a very relevant kind of pleasure.” How did this discovery happen for you?

VM Before I started studying I spent a year as an auditeur libre at the Beaux-arts in Paris. I was enrolled in the atelier of teacher who had sort of been recommended to me, a terribly misogynistic, provocative old guy who was no longer in a fit condition to seduce. He was a squat little ogre, a big smoker and wine drinker. Most of the time he spoke in innuendo punctuated by gruff laughter. He used to be followed around by a little court of swooning admirers.
He completely dismissed the idea that a woman could for example write or make art. “Let them do what they’re good at, embroidery or needlework! But write? That’s a god one! I mean we’d have to be calling them écrivaines?”
I thought to myself, how would vaine be more meaningful than vain, if we’re playing that little game of hidden meanings, of intonations? I was so stunned that this reaction sustained me.

3. This question concerns the link between your artistic activity and gymnastics. What kind of exercises do you do in order to write or to make a film?

VM I cycle from home to my office, and back. And as the bike is heavy, old and rusty, it really is sport.

4. Between film and writing, what is the role of reading?

VM It is always late. Books behind schedule, the waiting piles that are constantly growing, titles jotted down on scraps of paper like old formulae for a moment when there will be time.

5. Are cigarettes or other kinds of addiction part of your creative process with writing or moving images?

VM I don’t have any addictions. Even the word dépendance I find frightening, except in the [French] sense of a building converted into a country home.

6. Writing, like cinema, summons or awakens ghosts. Who or what haunts you?

VM The questions that my father is eternally repeating when we meet, the two or three formulae that always come back and mean that I’m going to have to keep wittering on about the restaurants and food shops in my neighbourhood, just to reassure him. The way that words, in the family context, become emptied of meaning and are used just to fill space, to pretend. That concluding sentence that you’re always hearing: “We don’t communicate enough.”

Valérie Mréjen

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