Une fille, un drone – et un pilote cascadeur.

Norma Jeane Dougherty, photographiée par David Conover (version colorisée) publiée dans Yank, the Army Weekly, le magazine des Forces armées des États-Unis, 26 juin 1945.

Un film, c’est une fille et un pistolet, répète Jean-Luc Godard depuis les années 1960, en citant Griffith*. À chaque fois que je vois cette photographie de la jeune Norma Jeane, je ne peux m’empêcher de penser à Godard. Et si, dans notre monde contemporain, la boutade était en passe de devenir : le cinéma (et avec lui un ensemble de productions télévisuelles), c’est une fille et un drone ? C’était un peu la morale de l’histoire dans Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow, où les images de Jessica Chastain, contemplant les écrans dans la « Predator Bay » de la CIA, ne laissaient pas l’ombre d’un doute sur les héros de la capture de Ben Laden…

Mais revenons à Norma Jeane. Sur la photographie, elle n’avait alors que 18 ans, elle ne s’appelait pas encore Marylin Monroe et elle était toujours châtain. Au printemps 1944, la jeune Norma Jeane travaille 10 heures par jour dans une firme aéronautique située à Burbank, en Californie. Son mari, engagé dans la marine marchande, se trouve alors dans le Pacifique Sud. La petite histoire veut que Norma Jeane s’ennuie et que sa belle-mère lui trouve un emploi à la Radioplane Company : elle y inspecte des parachutes et peint au pistolet des fuselages de drones radiocommandés, utilisés dans le cadre de l’entrainement des artilleurs et destinés à être abattus (autrement dit, des target drones). En effet, l’histoire des drones ne commence pas dans les années 1960, avec l’utilisation par l’armée américaine de drones de reconnaissance lors de la guerre du Vietnam ; elle remonte à bien avant, aux années de la Première Guerre Mondiale, quand Français et Allemands se disputent l’invention des vedettes et des avions commandés à distance, avant que le Royaume-Uni et les Etats-Unis ne prennent le relais de la recherche.

Norma Jeane se fait photographier par David Conover, un photographe militaire appartenant à la First Motion Picture Unit et dont la mission était de documenter dans des usines militaires la participation de la gent féminine dans l’effort de guerre. Le capitaine qui en avait eu l’idée – un certain Ronald Reagan ! – rêvait sans doute de trouver des visages jeunes et jolis pour incarner Rosie, the Riveter. Mais Conover a fait mieux : avec ses clichés (qui feront la une du magazine Yank), il lançait la carrière de celle qui allait bientôt devenir la star ultime d’Hollywood.

Norma Jeane Dougherty, photographiée par David Conover (version colorisée) publiée dans Yank, the Army Weekly, le magazine des Forces armées des États-Unis, 26 juin 1945.

Norma Jeane Dougherty, photographiée par David Conover (version colorisée) publiée dans Yank, the Army Weekly, le magazine des Forces armées des États-Unis, 26 juin 1945.

À vrai dire, c’est moins Norma Jeane qui m’intéresse que l’usine dans laquelle elle travaille, la Radioplane Company. Il s’agit d’une entreprise créée par Reginald Denny : un aéromodéliste amateur, ayant combattu dans les Royal Flying Corps pendant la Première Guerre Mondiale et qui plus est acteur de cinéma (et pas n’importe lequel, puisqu’il est, avant l’invention du sonore, l’acteur britannique le mieux payé à Hollywood après Chaplin). La Radioplane Company vendra, pendant la guerre, 15 000 drones cible à l’armée américaine (la compagnie se fera racheter dans les années 1950 par la Northrop, aujourd’hui une des plus grandes entreprises d’armement au monde). Si, comme le note Grégoire Chamayou dans sa Théorie du drone, celui-ci est né en partie à Hollywood, il faudrait y ajouter qu’il y naît non seulement « sous le signe du faux-semblant », mais aussi sous les auspices du spectacle. Curieusement (ou peut-être pas), Reginald Denny était aussi pilote-cascadeur, assurant dans des films la réalisation de manœuvres aériennes périlleuses et, bien sûr, spectaculaires. Non seulement les années de l’entre-deux-guerres assistent, émerveillées, au développement exponentiel de l’acrobatie et du voltige aériens, mais l’industrie du cinéma ne vit plus sans les exploits incroyables et extravagants d’une armée de daredevils anonymes qui mettent leurs vies en danger pour que le spectacle continue toujours de plus belle. Aujourd’hui, au moment où les doublures numériques envahissent nos écrans, les folles cascades hollywoodiennes sont désormais l’affaire de stunt drones ayant libéré la caméra des quelques rares contraintes qui la limitaient encore. Ils assurent, dans la tradition du Steadycam, des mouvements fluides, stables et aériens. Autrement dit, il suffit presque de regarder n’importe quel film d’action contemporain pour comprendre à quel point le cinéma (du moins le cinéma hollywoodien), est devenu une fille et un drone.

* Sur les origines de cette expression et ses vicissitudes dans l’œuvre de Jean-Luc Godard, consultez l’excellent billet du blog Ciné-tourist.

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