Les tapis volants du XXIe siècle ? Archéologie(s) du drone.



The Thief of Bagdad (extrait) de Ludwig Berger, Michael Powell et Tim Whelan, 1940.

La fondation Boghossian (Bruxelles) présente en ce moment une exposition intitulée « Le Paradis et l’Enfer. Des tapis volants aux drones » (6 mars – 6 septembre 2015), dont un des aspects les plus intéressants est celui d’établir un lien entre ces deux objets a priori fort éloignés que sont le tapis volant et le drone. Le premier est un fantasme et le deuxième une réalité, dont une bonne partie des effets se fait sentir (pour ce qui est des avatars militaires du drone) sur les contrées « orientales » que l’« Occident » imaginait auparavant peuplées de tapis volants et de lampes merveilleuses, mais qui recèlent aujourd’hui de multiples menaces (et qui, à dire vrai, furent toujours inquiétantes). C’est une des forces de cette exposition : celle d’inscrire les attaques aériennes menées actuellement par ces engins volants pilotés à distance dans l’histoire longue de l’Orientalisme, tel que l’envisageait Edward Saïd en 1978. Car la plupart des frappes menées désormais régulièrement par l’armée américaine concerne, effectivement, un ensemble de pays « orientaux » : l’Afghanistan, le Pakistan, le Yémen, la Somalie. Il n’est pas étonnant que la Fondation Boghossian (qui se désigne comme un « centre de Dialogue entre les Cultures d’Orient et d’Occident ») ait été attentive à cet aspect, exposant quelques œuvres qui font état de cette nouvelle réalité. Si les tapis détournés de Moussa Sarr ou Farhad Moshiri sont assez clairs sur ce point, j’ai été assez frappée par les gouaches de l’artiste Mahwish Chishty, qui peint des drones selon les techniques de la peinture traditionnelle indo-pakistanaise. On me rétorquera que Chishty transforme des machines de mort en ornements fleuris, mais j’y vois, surtout, une dimension presque ethnographique : les drones font aujourd’hui tellement partie de la vie de certaines populations qu’ils pénètrent insidieusement la culture populaire et le folk art (commençant même à remplacer des kalachnikov désuètes sur les célèbres tapis de guerre afghans, très prisés par les acheteurs étrangers). Dans un même élan « ethnographique », plusieurs travaux présentés dans l’exposition déplacent leur attention vers celles et ceux qui doivent désormais (sur-)vivre avec les drones, soient-ils dans la position du « chasseur » ou du « chassé », pour reprendre la terminologie de Grégoire Chamayou* ; c’est le cas de la série Indian Springs de Sébastien Reuzé, du Drone Survival Guide de Ruben Pater ou encore du Stealth Wear d’Adam Harvey.

Mahwish Chishty, MQ 9/Predator, 2011. Gouache, papier, thé.
Courtesy Fondation Boghossian, Collection privée, USA.


Mais ce qui m’intéresse le plus dans le propos de cette exposition, ce ne sont ni les tapis volants, ni la piste orientaliste. À propos des premiers, je rappellerais une autre exposition, « Tapis Volants » (d’ailleurs citée dans le catalogue de la Fondation Boghossian), organisée par Philippe-Alain Michaud, d’abord à la Villa Medici (Rome) et ensuite aux Abattoirs (Toulouse) en 2012. En historien du cinéma, Michaud avait pris le tapis volant comme un objet capable de penser les modulations du mouvement : le travail qu’il avait mené à cette occasion encadre et complète assez bien les interrogations plus « culturelles » présentes dans l’exposition « Le Paradis et l’Enfer », dont les commissaires sont Dianne Hennebert et Christophe Dosogne. Toujours au sujet des tapis volants, Marina Warner leur avait consacré un ouvrage foisonnant en 2011 : Stranger Magic: Charmed States & the Arabian Nights, (Harvard University Press, 2012). Sur l’orientalisme, la guerre moderne et ses régimes scopiques, le géographe Derek Gregory a écrit un essai fort stimulant (comme à son habitude) et que je ne peux que vous encourager à lire ici : http://geographicalimaginations.com/downloads/.

Ruben Pater, Drone Survival Guide, 2014, impression sur papier aluminium / print on aluminium paper, 72 x 102 cm. © de l’artiste / the artist

Ruben Pater, Drone Survival Guide, 2014, impression sur papier aluminium, 72x 102 cm.
Courtesy Fondation Boghossian © de l’artiste


Ce qui m’intéresse donc le plus dans « Le Paradis et l’Enfer » est la possibilité de faire une archéologie du drone en tant que « fantaisie médiatique ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Que le drone est non seulement un objet technique (et un médium, au sens où il médiatise notre capacité humaine à voir et à entendre), mais aussi une invention qui renoue à la fois avec des « rêves ancestraux » (pour reprendre le vocabulaire de l’exposition) et qui suscite, en amont, d’autres fantasmes et d’autres angoisses**. Si l’histoire du drone en tant qu’objet technique est bien plus longue qu’on ne pourrait l’imaginer, son archéologie nous mène vers des terrains étonnants, où il s’agit moins d’identifier des « précurseurs » que de faire apparaître des objets – soient-ils concrets ou fictionnels, aient-ils réussi ou échoué dans leurs fonctions –, nous aidant à mieux comprendre les questions auxquelles ces engins apportent aujourd’hui une réponse (et les problèmes auxquels ils ne répondent toujours pas). Autrement dit, le drone relève d’une histoire matérielle et culturelle autant que de l’imaginaire.


Soyons clairs : le propos de l’exposition présentée à la Fondation Boghossian n’est pas celui d’« archéologiser » le drone, mais en le rapprochant du tapis volant (et au passage, des insectes et des oiseaux de proie), c’est ce qu’elle invite à faire. Or ce rapprochement est doublement intéressant. D’une part, parce qu’il situe le drone – et plus spécifiquement l’usage militaire qui en est fait – par rapport à une idéologie orientaliste (point que j’avais déjà signalé et qui me semble, d’ailleurs, très juste vis-à-vis de la géopolitique du drone). D’autre part, parce qu’il révèle à quel point ces engins hétérogènes (la famille des drones est, en réalité, très vaste) renouent toujours et encore avec l’un des fantasmes les plus anciens de l’homme : celui de voler et de parcourir librement l’espace-temps. Ce point est peut-être un peu plus complexe qu’il n’y paraît, puisqu’avec le drone, les êtres humains n’éprouvent les sensations du vol que par procuration – c’est-à-dire, par l’entremise de caméras plus ou moins performantes que l’on associe désormais à des drones comme on l’a fait par le passé, avec des avions, des ballons dirigeables ou captifs, des cerfs-volants, des oiseaux. En vérité, cette situation n’est pas nouvelle, car le cinéma s’est appuyé, depuis la fin du XIXe siècle, sur un ensemble d’associations machiniques (caméra plus un ensemble d’engins volants) pour systématiquement nous donner accès à des points de vue aériens. C’est donc du côté du cinéma que l’on pourrait chercher le chaînon manquant entre tapis volants et drones, surtout quand il s’agit d’explorer des dimensions kinesthésiques fortes : des mouvements flottants, virevoltants ou saccadés, invitant le spectateur à s’identifier à une vision en acte (reste à savoir de quoi ou de qui). Je reviendrai sur ces questions – et sur d’autres aspects de l’exposition bruxelloise – dans un autre billet.

* Le philosophe Grégoire Chamayou a non seulement écrit un ouvrage essentiel sur les drones (Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013), mais il a signé un texte dans le catalogue de l’exposition sur « Le monde comme terrain de chasse » (dans Heaven and Hell. From Magic Carpets to Drones, Bruxelles, Fondation Boghossian, 2015).

** Sur ce sujet, je ne peux m’empêcher de signaler un texte paru dans le dernier numéro de la revue Nature (28 mai 2015), écrit par Stuart Russell (professeur d’informatique à l’University of California, Berkeley et spécialiste de l’intelligence artificielle), sur la question des LAWS – les lethal autonomous weapons systems (en français SALA – « systèmes d’armes létales autonomes »). Comme le rappelle Russell, les drones qui réalisent des frappes aériennes ne sont pas encore des LAWS – c’est-à-dire que ce sont encore des êtres humains qui autorisent ou non une action. Cette dernière situation pourrait, néanmoins, ne pas tarder.

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