Un soir, cent ans

Nicanor Parra. Photographie Claudio Pérez © C. Pérez

Nicanor Parra.
Photographie Claudio Pérez © C. Pérez



C’est l’image d’un poète. Son visage, il le cache derrière ses mains. Comme un enfant. Comme s’il y avait quelque chose qu’il ne voulait pas voir. Peut-être la mort. Peut-être notre absurdité, nos normes, notre maladresse. Ne serait-il pas en train de jouer avec nous, enfants de la prose ? Se cacher pour, tout d’un coup, se dévoiler. Nous faire rire, nous faire pleurer. Comme dans ce modeste jeu qu’est la vie. Il nous montre comment pleurer. Surtout devant un biberon. Il faut savoir comment pleurer devant un biberon. Pour lui, tout biberon est un fantasme. Le poète le sait car il est vieux. Chose rare la longévité, dirait-il. Celui qui a transpercé, ajouré, bouleversé la poésie écrite en espagnol, se pense comme un Lear du sud, un Hamlet vétuste, ne portant qu’un manteau d’encre pour vêtement. Ces cheveux témoignent de tout ça. Sa tête. À cent ans, il ne vient que de commencer. Au soi-disant soir de la vie. Regardez-le. Ne l’abandonnez pas dans son silence.



L’homme imaginaire

L’homme imaginaire
vit dans un manoir imaginaire
entouré d’arbres imaginaires
sur les rives d’un fleuve imaginaire

Des murs qui sont imaginaires
pendent de vieux tableaux imaginaires
irréparables fissures imaginaires
qui représentent des faits imaginaires
survenus dans des mondes imaginaires
dans des lieux et des temps imaginaires

Tous les soirs des soirs imaginaires
il monte les escaliers imaginaires
et se met au balcon imaginaire
pour contempler le paysage imaginaire
qui consiste en une vallée imaginaire
entourée de collines imaginaires

Des ombres imaginaires
confluent sur le chemin imaginaire
entonnant des chansons imaginaires
à la mort du soleil imaginaire

Et lors des nuits de lune imaginaire
il rêve de la femme imaginaire
qui lui a accordé son amour imaginaire
il éprouve de nouveau cette même douleur
ce même plaisir imaginaire
et de nouveau palpite
le cœur de l’homme imaginaire



Nicanor Parra
Trad. P. Araya © 2014.

Discussion

Un commentaire

  1. Patricio Bernal :

    No hay mujer que no tenga
    dice mi abuelo
    un lunar en la tierra
    y otro en el cielo

    Otro en el cielo, mi alma
    por un vistazo
    me pegara dos tiros
    y tres balazos

    (…) La cueca larga Nicanor Parra.