Néolibéralisme, modernité et panique face à l’entropie : comment défaire le nœud de l’anthropocène ?

À défaut de pouvoir comprendre comment la réalité peut à ce point rejoindre la science-fiction en ce début de XXIe siècle, nous pouvons toujours réfléchir à la façon dont le bon sens néolibéral est nécessairement hostile à la solidarité et à toute contribution à l’intérêt général. Il n’est donc favorable ni à l’immigration, ni aux écoles publiques, ni à la sécurité sociale, ni aux institutions publiques en général. Cela signifie aussi que les gouvernements cherchent actuellement à créer les meilleures conditions d’enrichissement pour les intérêts privés, car la croyance néolibérale veut que les profits et la croissance économique « ruissellent » forcément du haut de la pyramide sociale, et que tout le monde finisse par en profiter. Si ce ruissellement de richesses ne se fait pas, si les inégalités perdurent ou empirent, cela s’explique par l’échec personnel des moins favorisés et des groupes sociaux qui souffrent, toujours selon le credo néolibéral. Conséquence, des hordes de réfugiés économiques, que j’appelle des « populations superflues », ont fait leur apparition dans le monde entier (peuples autochtones expulsés de leurs terres, réfugiés fuyant la guerre ou les catastrophes climatiques, immigrés clandestins, classe ouvrière paupérisée et au chômage…). Au-delà des conditions de vie dans lesquelles elles peinent à survivre, ces populations représentent l’envers d’un phénomène que j’ai pu observer et que Rana Dasgupta a décrit comme étant symptomatique du détournement de la sympathie et de la solidarité humaine. À Delhi comme à Mexico, de nombreuses femmes privilégiées ou des familles riches traitent leurs subordonnés et les membres de ces populations superflues avec autant de crainte que de mépris. Par ailleurs, elles passent leur temps libre à s’occuper des chiens errants, en leur donnant de la nourriture ou des couvertures, en les emmenant chez le vétérinaire, et se donnant tout le mal du monde pour leur trouver des familles d’adoption.1Rana Dasgupta, Delhi Capitale, traduit de l’anglais (Inde) par Bernard Turle. Paris : Éditions Buchet Chastel, 2016.

Le mythe du libre-marché, censé donner plus de choix aux consommateurs, rend invisible la souffrance de ces populations laissées-pour-compte. En réalité, le choix n’existe pas : nous pouvons peut-être choisir une voiture parmi différentes marques et gammes, mais nous ne pouvons pas réellement abandonner la voiture pour n’utiliser que les transports publics, par exemple, ce qui gaspillerait pourtant moins de ressources et permettrait de réduire les émissions de CO2. Le problème, c’est que l’investissement dans de meilleures infrastructures de transport public devrait être décidé avec la participation de la société, mais nos sociétés néolibérales (morcelées, aliénées) sont persuadées que le marché libre et le tout privatisé sont les solutions à tous nos problèmes. Les étapes qui mènent à la privatisation sont connues (citoyens d’économies récemment devenues néolibérales, ceci est pour vous) : premièrement, on réduit le financement des services publics, ce qui empêche leur bon fonctionnement. C’est le cas au Mexique, où l’on nous explique par des tests standardisés que nos écoles ne fonctionnent pas bien, tandis que professeurs et SNTE (le syndicat du personnel travaillant dans l’éducation) sont lynchés par les médias de masse. Une forme ou une autre de privatisation sera finalement acceptée, comme ce fut le cas pour Telmex (téléphone), CFE (électricité), Pemex (extraction pétrolière). Même l’eau a été privatisée par le gouvernement d’Enrique Peña Nieto et la loi Korenfeld, qui permet aux multinationales étrangères d’utiliser les ressources hydriques dans l’extraction minière et la fracturation hydraulique, sans consulter les citoyens et sans leur rendre aucun compte. Non seulement les infrastructures publiques, les services publics et les biens communs sont reconvertis pour favoriser les profits, mais la vénération du marché est devenue la norme au sein des politiques représentatives et parlementaires. La présidence de Donald Trump illustre très bien le fait que les riches refusent d’appliquer les mêmes règles de commerce chez eux, et que la libéralisation des marchés sert à justifier les relations de pouvoir actuelles. Parallèlement à cela, la culture commerciale matraque le monde entier de sa publicité comme si c’était la recette pour devenir riche, tout en créant le besoin et le manque. Car nous ne serions pas complètement adaptés au monde où nous vivons, et cette adaptation (le progrès technologique) permettrait d’imaginer de nouvelles formes hybrides de capitalisme, porteuses de bien-être, d’inspiration, d’amélioration universelle. À travers la géoingénierie, on nous promet même de contrer le réchauffement climatique2Ibid, p.41.. C’est peut-être pour cette raison que les défaillances évidentes du capitalisme, dénoncées par les documentaires, l’art contemporain, les grands médias et autres, ne sont jamais représentées comme des nécessités structurelles. Car c’est bien d’une logique dont il s’agit. Comment cette logique fonctionne-t-elle ? L’existence même de populations « superflues » est ignorée, rendue invisible par la nouvelle économie mondialisée de l’absolutisme capitaliste, et par ce « bon sens » qui réfute tout autre moyen d’organiser les choses, si ce n’est de sauver sa propre peau. Comment l’absolutisme capitaliste parvient-il à se maintenir et à se mondialiser, quitte à nous emmener tout droit vers un effondrement environnemental ?

On pourrait affirmer que le regain des politiques xénophobes et autoritaires d’extrême droite (Donald Trump évidemment, mais aussi Narendra Modi, Recep Tayyip Erdogan, Rodrigo Duterte et consorts…), et que les poursuites et les condamnations édifiantes des lanceurs d’alerte, qui révèlent les manigances des gouvernants, des patrons et des oligarchies, figurent parmi les instruments nécessaires au maintien du capitalisme absolu. L’autoritarisme mondial et le gouvernement de millionnaires mis en place par Donald Trump nous montrent une chose : les personnes qui possèdent déjà une part absolument obscène des richesses de la planète sont déterminées à en accumuler toujours plus3Naomi Klein. Dire non, et après ? Contre la stratégie du choc de Trump. Traduit de l’anglais (Canada) par Véronique Dassas et Colette St-Hilaire.. D’après Naomi Klein, ce qui a permis l’accession de Trump au pouvoir est le fait que lui-même soit une grande marque. Une grande marque qui incarne « le chef ultime, un type si riche qu’il peut faire tout ce qu’il veut, quand il veut, et à qui il veut (y compris mettre la main où il veut sur toutes les femmes qu’il veut) »4Ibid, p.79. Donald Trump incarne ainsi le succès du capitaliste absolu : sa richesse personnelle et sa quête pour s’enrichir à tout prix, quitte à détruire tout ce qui est public, collectif, solidaire, sont l’ADN de sa marque.

Couverture de The New Yorker, “Vitres brisées” par Barry Blitt, 10 avril 2017

À cet égard, Trump est l’incarnation blanche, riche, avare et misogyne du mal absolu. C’est même une menace pour le multiculturalisme américain qui s’est répandu dans les sociétés néolibérales du monde. Ces valeurs multiculturelles et « libérales » (au sens moral du terme) sont toujours défendues par Hollywood, qui est à l’origine d’un grand mouvement de dénonciation (cf. la cérémonie des Golden Globes de 2017) des hommes blancs qui abusent de leur pouvoir (sauf Trump). L’Oscar du meilleur film de 2017 a d’ailleurs été remis à La Forme de l’eau, de Guillermo del Toro. L’histoire de ce film fantastique se déroule à l’époque paranoïaque de la guerre froide. Un militaire blanc tient à détruire un Autre menaçant, une bête sauvage ramenée d’Amérique du Sud qui ne parle pas anglais, mais dont les États-Unis pourraient tirer avantage dans leur course contre l’URSS. Ce puissant bureaucrate harcèle les femmes et les brutalise dès qu’il peut. Un commando de personnes défavorisées — une sourde, sa collègue noire et son voisin gay — va s’unir contre lui pour aider le monstre. Dans un sens, ce film et le phénomène Trump révèlent tous deux à quel point notre réalité contemporaine se rapproche de la science-fiction. La politique et la diplomatie sont en effet conspuées par le grand public, et c’est l’industrie du divertissement qui s’érige en défenseurs de la liberté pour dénoncer les abus de l’élite blanche. Une dénonciation symbolique et spectaculaire, mais inexistante au niveau institutionnel ou organisationnel.

Puisque Hollywood (et le secteur culturel en général) est le dernier bastion de la liberté, le pouvoir se montre ouvertement hostile, incarnant le mal absolu de l’intolérance à travers un discours raciste et misogyne. En novembre dernier, lors de la conférence de Bonn sur les changements climatiques (la COP23), Jerry Brown, gouverneur de Californie, a répondu aux manifestants qui réclamaient l’arrêt de la fracturation hydraulique (et que ces ressources fossiles soient laissées sous terre) qu’ils devaient eux aussi « être enterrés »5Mandy Mayfield, « California Gov. Jerry Brown to protesters during climate speech: Let’s put you in the ground” », Washington Examiner, 11 novembre 2017, disponible à cette adresse (en anglais) : https://washex.am/2ytHp5D. L’absence de tolérance et d’intégration, et la résurgence d’essentialismes identitaires ne jouent pas contre le multiculturalisme libéral de la sphère du Spectacle, mais elles agissent comme la justification publique d’un darwinisme social qui s’applique au monde entier. Avec la compétition de tous contre tous, vers « la réussite du marché », une nouvelle cartographie néolibérale, plus étendue que l’internationalisme socialiste, s’est dessinée sur la planète. Face à cette version brute du capitalisme absolu, penser le monde selon des divisions entre pays développés et pays du tiers-monde n’a plus de sens. Ce que l’on constate, c’est l’existence parallèle d’enclaves privilégiées et modernes et de poches de pauvreté habitées par des populations considérées comme « superflues ». Ces populations n’ont pas le même accès à la santé, à la citoyenneté, à l’emprunt, à l’éducation et à l’emploi. Certaines d’entre elles vivent dans des zones véritablement sacrifiées. À bien des égards, il s’agit d’une manifestation contemporaine du colonialisme. Ces populations laissées-pour-compte survivent tant bien que mal sous le poids toxique de notre dépendance systémique au pétrole. Elles subissent une violence lente 6Cf. Rob Nixon. Slow Violence and the Environmentalism of the Poor. Cambridge : Harvard University Press, 2013., leurs biens communs et leurs modes de vie pérennes et autonomes sont détruits au nom du progrès et du confort. De facto, cette destruction profite aux enclaves modernes et à leurs habitants privilégiés qui nient les faits, ou qui les justifient par la logique du progrès et par leur intégration dans le marché mondial. Ils n’ont conscience ni du réchauffement climatique ni de l’échec des politiques climatiques.

Pour Naomi Klein, dans quatre ans, la terre sera tellement bouleversée par les émissions de gaz générées par notre économie que nos chances d’éviter une catastrophe irréversible seront devenues extrêmement faibles7Ibid, p.150.. La fonte de la banquise, l’effondrement de la calotte glaciaire, la hausse du niveau des océans, l’extinction de nombreuses espèces seront des phénomènes irréversibles. Alors que la politique en est réduite au multiculturalisme spectaculaire et au lynchage des mauvais hommes blancs (sauf Trump), la majorité des citoyens de la planète n’a pas conscience que seule une action collective à l’échelle mondiale peut lutter contre le changement climatique. On peut par exemple boycotter les entreprises ou exiger plus d’investissements dans les infrastructures publiques et dans les énergies alternatives. Mais une question demeure, et elle est inséparable de celle précédemment posée sur le statu quo face à l’absolutisme capitaliste. Pourquoi les populations ne réalisent-elles pas qu’il est urgent d’agir face au changement climatique ? Comment peut-on encore croire à la consommation illimitée, et pourquoi n’a-t-on toujours pas changé la manière de mesurer le progrès économique ? Est-ce en raison d’un impératif hédoniste (« Just do it ») ? Est-ce par manque d’une vision collective du futur, ou bien est-ce parce que l’apocalypse est profondément enracinée dans notre inconscient religieux ? Du point de vue néolibéral, les « désagréments » du capitalisme ne sont en fait que des perturbations contingentes, des contraintes structurelles qui peuvent être réparées. Cette vision du monde repose sur la preuve et l’empirisme, piliers de la technocratie (contrairement à la fois ou à l’idéologie) : une croyance pragmatique dans les données, les statistiques et la technologie. Ce sens commun néolibéral est la raison pour laquelle les explications sur le fonctionnement des relations du pouvoir au sein des sociétés néolibérales et l’ideologiekritik traditionnelle ne sont plus utiles. Plutôt que d’élaborer une critique, il nous faut analyser les raisons pour lesquelles cette vision du monde reste perçue comme le sens commun. La croissance de la consommation et son rôle de marqueur du progrès, par exemple, reposent sur notre manière d’habiter notre environnement. Notre vie passe de plus en plus par le filtre des technologies (par consumérisme et par technocratie), et nos interactions directes avec la nature et les autres humains diminuent drastiquement. L’automatisation extrême de certains magasins, où les capteurs et les intelligences artificielles ont remplacé le personnel en caisse et où les clients payent avec leurs smartphones, en est un exemple récent. Avec ses nouveaux magasins, Amazon mène la course à l’automatisation8Cf. Nick Wingfield. « Retailers race Amazon in high-tech push for automated shopping », The Star, 2 avril 2018. Disponible à cette adresse (en anglais) : https://bit.ly/2N8mz2g.

En 2009, j’ai découvert par hasard sur internet une vidéo intitulée Das Handwerk. Il s’agit d’une publicité allemande qui cherche à valoriser les métiers manuels et l’artisanat. Comme nous le savons, dans les pays soi-disant « développés », la main-d’œuvre s’occupe en grande majorité de tâches immatérielles ou cognitives (gestion, commerce, services, travail affectif, création…). Les métiers manuels, eux, sont laissés à la main-d’œuvre « bon marché ». Ils sont confiés aux immigrés du pays, tandis que la production industrielle a largement été déléguée, délocalisée dans les pays du tiers-monde depuis au moins deux générations. Les tâches manuelles sont donc réalisées « ailleurs, par d’autres gens », et le lien entre production et consommation est devenu invisible. Ce spot publicitaire cherche à sensibiliser les spectateurs sur la relation entre la production et notre vie quotidienne. L’histoire tourne autour d’un couple. On le voit lui, à son bureau, dans un décor typiquement post-fordiste, où les distinctions entre lieu de vie et entreprise, entre loisirs et travail ont été gommées. La femme, elle, est dans les rues d’une ville allemande. Sous leurs yeux ébahis, leur environnement va progressivement se désintégrer, et tout ce qui a été produit par le travail manuel va disparaître (bâtiments, objets manufacturés et artisanaux, nourriture, bijoux, instruments, vêtements et chaussures, tout y passe). Cette vidéo fait penser au film de science-fiction Le Jour où la Terre s’arrêta (2008), remake du film de 1951 qui s’était lui-même inspiré d’une nouvelle de Harry Bates, Farewell to the Master (1940). Dans le remake, la menace nucléaire de la guerre froide a été remplacée par les destructions environnementales qu’ont causées les êtres humains. Dans ce film, un OVNI s’approche de la terre, et lorsqu’il atterrit, un extraterrestre en sort pour tenter d’avertir les dirigeants de la terre que leur planète est en danger. Les militaires lui tirent dessus, et c’est alors qu’apparaît GORT, un robot qui se transforme en une gigantesque nuée de nanomachines qui se démultiplient en absorbant tous les objets construits par les êtres humains qu’elles trouve sur son chemin. L’extraterrestre parvient à stopper la nuée robotique et sauve l’humanité, au prix de toute activité électrique sur Terre, c’est-à-dire en sacrifiant le mode de vie moderne. Dans la publicité allemande, ce sont tous les biens de consommation qui disparaissent physiquement, et le couple finit par se retrouver dans un paysage pseudo-préhistorique, qui ressemble plus à une ville réduite en poussière par un bombardement qu’à un environnement naturel. Les protagonistes se retrouvent nus et sans abri, la pluie se met à tomber et rend vaine leur tentative d’allumer un feu en frottant deux bâtons.


À part le fait de montrer que l’humanité moderne n’est pas capable de survivre sans intervention de la technologie, la logique de cette vidéo renvoie aux idées d’abondance et de confort liées au « développement » et au « progrès ». Ces deux concepts fondateurs du sens commun néolibéral, piliers de l’absolutisme capitaliste, justifient également que la croissance de la consommation soit l’étalon pour mesurer le progrès économique. Les notions de développement, de croissance et d’amélioration tentent aussi de camoufler le combat engagé par l’humanité moderne contre l’entropie, au nom du confort (individuel), et dont se nourrit l’absolutisme capitaliste. Cela m’évoque un texte de David Foster Wallace. Pour l’écrivain — comme pour Jean-Luc Godard dans Film socialisme (2010) — les bateaux de croisière sont l’incarnation même du capitalisme, dans la mesure où le capitalisme se sert de la technologie pour rendre le quotidien de l’humanité plus simple et plus confortable, en diminuant le travail manuel grâce à des outils qui font l’intermédiaire entre l’humanité et la nature. Voici ce qu’écrit David Foster Wallace :

« Et l’océan lui-même […] n’est en fin de compte qu’un formidable engin de décomposition. L’eau de mer érode les navires à une vitesse impressionnante – elle les rouille, en exfolie la peinture, décape le vernis, ternit le brillant, elle tapisse les coques de bernacles et bouquets de varech ainsi que d’une vague et omniprésente morve marine qui ressemble à la mort incarnée. […] Les navires des mégacompagnies, en revanche, ne connaissent rien de tel. Leur blancheur et leur propreté irréprochable ne doivent rien au hasard : très clairement, ils sont conçus pour incarner le triomphe calviniste du capital et de l’industrie sur l’action entropique primordiale de la mer. Le Nadir semblait nanti de véritables bataillons de petits bonshommes nerveux du Tiers-Monde qui patrouillaient le navire en salopette bleu marine, traquant la décomposition. »9David Foster Wallace, “Shipping Out On the (nearly lethal) comforts of a luxury cruise,” Harpers Magazine (January 1996) disponible en ligne : https://bit.ly/1Oj0z4d

L’objectif de l’usage capitaliste de la technique et du travail est donc de se débarrasser de la dégénérescence que provoque la nature. Les vacances modernes en bateau de croisière sont conçues comme le fantasme du contrôle de la mort grâce au travail acharné : celui des bataillons de travailleurs du Tiers-monde, et celui des vacanciers pour s’amuser. C’est donc l’entropie de la nature — un poids pour l’humanité — qui est dans le collimateur de cette instrumentalisation de la technologie. La séparation opérée entre l’homme et la nature par le progrès et par la logique de l’accumulation – voir la critique de la technologie faite par L’École de Francfort10Cf. : Andrew Feenberg, « Marcuse or Habermas: Two Critiques of Technology » Inquiry 39, Vol. 1, 1996, p. 45-70. – est évidente dans la publicité Das Handwerk. Cela explique peut-être pourquoi, aux yeux de l’homme moderne, l’apocalypse ne peut pas venir du changement climatique : car son problème est de toute façon de dominer la nature grâce aux outils et à la technique. L’opposition dogmatique entre technologie et nature sur laquelle s’appuie la vidéo (tout comme le sens commun néolibéral et capitaliste) réduit toutefois la technologie à un mécanisme de contrôle et de manipulation de la nature. Aujourd’hui, il serait peut-être plus fructueux de faire la distinction entre la technologie et les usages qui en sont faits. Gilbert Simondon, dans son livre Du mode d’existence des objets techniques (1958), affirme qu’il ne faut pas réduire la technologie (qui pour lui, va du marteau à l’ordinateur) à une seule fonction utilitaire. Il la conçoit d’abord comme un ensemble, puis comme un processus d’invention, qui relève de la créativité. Ainsi, sa conception de la technologie intègre les relations entre les objets eux-mêmes et entre les machines et l’humanité dans un environnement donné. Plutôt que de nous séparer du monde naturel (comme dans la vidéo Das Handwerk), Simondon conçoit la technologie non pas comme un objet de consommation, mais comme la production de réseaux aux relations complexes, qui vont au-delà des processus utilitaires. Plutôt que simple marchandise (un smartphone, par exemple), la technologie est un schéma conceptuel sur lequel s’appuie l’application de la technique telle que le travail manuel. De plus, Das Handwerk fétichise curieusement le travail manuel et la technologie dans une société où le travail immatériel domine, et où le travail manuel est rendu invisible par sa délocalisation ou par sa racialisation. Le spot publicitaire fait d’ailleurs partie d’une campagne qui a aussi pour slogan « Die kurze Geschichte des Handwerks: Rad erfunden, Pyramiden gebaut, Mars erkundet, Abfluss repariert. » (une brève histoire du travail manuel : l’invention de la roue, la construction des pyramides, la conquête de Mars, la réparation de plomberies). Cette phrase réaffirme le fantasme de l’homme comme maître absolu de l’univers, maîtrisant la croissance et le progrès. Le développement économique a pourtant prouvé qu’il n’était pas pérenne en raison de son coût énergétique, financier, environnemental et humain exorbitant.

Cette publicité a été réalisée à l’époque de la crise financière de 2008 – 2009. Au même moment, le concept de décroissance, théorisé par l’économiste Serge Latouche, revient sur la scène politique. Il est repris par des communautés qui s’installent dans les Cévennes, qui ne sont pas des luddites, mais qui cherchent à améliorer leur vie et celles de leurs enfants. Parmi eux, des artisans, des artistes, des travailleurs sociaux, des traducteurs et des militants. La plupart d’entre eux s’étaient préparés à leur vie dans les Cévennes en se formant pour devenir agriculteurs, boulangers ou crémiers11Éric Dupin. « La décroissance, une idée qui chemine sous la récession ». Le Monde Diplomatique, août 2009, disponible en ligne : https://bit.ly/2yIOMav. Mais en dehors de ce genre d’expériences relativement limitées ou des peuples autochtones comme les zapatistes d’Amérique latine qui vivent en autonomie, il est clair que la société contemporaine n’est pas prête pour la décroissance.

Cela s’explique certainement par le fait que toute l’organisation de notre société contemporaine repose sur l’idée que la croissance économique, la consommation et la croissance du PIB peuvent être infinies. L’âme contemporaine a été modelée par des concepts comme la privatisation, la satisfaction éternelle, le pouvoir d’achat ou l’association entre richesse et bonheur. La psyché collective n’est pas construite sur le plaisir des sens, mais sur le plaisir de la possession, sur le fait d’acquérir des outils et des prothèses pour améliorer notre vie. Et pourtant, la crise environnementale nous force à redéfinir le progrès humain, en évitant de faire aveuglément confiance à la science, à la technique et à la technologie. Les militants et les philosophes de la décroissance proposent un mode de vie plus simple, mais en un sens, plus riche. La remise en question de la croissance apparaît être une conséquence logique de la double crise économique et environnementale que subit la planète. L’État semble être une structure de plus en plus obsolète pour amorcer le changement et aller vers l’intérêt général. Et pendant ce temps-là, l’élite de la Silicon Valley fait preuve d’un engouement soudain pour la Nouvelle-Zélande, allant jusqu’à y acheter des propriétés et à en acquérir la nationalité. Symptomatique d’une tendance inquiétante, surtout depuis l’élection de Trump, l’oligarchie mondiale s’est mise à chercher dans ce pays des refuges avec sources d’eau potable, hectares à volonté et toutes les ressources nécessaires pour survivre à une apocalypse, dans l’éventualité d’un effondrement généralisé du système12Mark O’Connell. « Why Silicon Valley billionaires are prepping for the apocalypse in New Zealand », The Guardian, 15 février 2018, disponible en ligne (en anglais) : https://bit.ly/2Etdgdz. De quoi se demander à nouveau comment la réalité peut rejoindre à ce point la science-fiction, et quelles peuvent en être les conséquences…



Irmgard Emmelhainz, 2018
Traduction de l’anglais : Aurélien Ivars



References   [ + ]

1. Rana Dasgupta, Delhi Capitale, traduit de l’anglais (Inde) par Bernard Turle. Paris : Éditions Buchet Chastel, 2016.
2. Ibid, p.41.
3. Naomi Klein. Dire non, et après ? Contre la stratégie du choc de Trump. Traduit de l’anglais (Canada) par Véronique Dassas et Colette St-Hilaire.
4. Ibid, p.79
5. Mandy Mayfield, « California Gov. Jerry Brown to protesters during climate speech: Let’s put you in the ground” », Washington Examiner, 11 novembre 2017, disponible à cette adresse (en anglais) : https://washex.am/2ytHp5D
6. Cf. Rob Nixon. Slow Violence and the Environmentalism of the Poor. Cambridge : Harvard University Press, 2013.
7. Ibid, p.150.
8. Cf. Nick Wingfield. « Retailers race Amazon in high-tech push for automated shopping », The Star, 2 avril 2018. Disponible à cette adresse (en anglais) : https://bit.ly/2N8mz2g
9. David Foster Wallace, “Shipping Out On the (nearly lethal) comforts of a luxury cruise,” Harpers Magazine (January 1996) disponible en ligne : https://bit.ly/1Oj0z4d
10. Cf. : Andrew Feenberg, « Marcuse or Habermas: Two Critiques of Technology » Inquiry 39, Vol. 1, 1996, p. 45-70.
11. Éric Dupin. « La décroissance, une idée qui chemine sous la récession ». Le Monde Diplomatique, août 2009, disponible en ligne : https://bit.ly/2yIOMav
12. Mark O’Connell. « Why Silicon Valley billionaires are prepping for the apocalypse in New Zealand », The Guardian, 15 février 2018, disponible en ligne (en anglais) : https://bit.ly/2Etdgdz

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