Allotropes en dislocation

Silvia Gruner ; allotropes ; allotrope ; Irmgard Emmelhainz

Silvia Gruner, de la série “Viva cautivo, sea feliz!” [Vivez prisonniers, vivez heureux !], 2015
© Silvia Gruner, 2015


L’allotropie, du Grec allos (autre) et tropos (manière), signifie « d’une autre manière », et en chimie, cela désigne la faculté que possèdent certains éléments chimiques d’exister sous plusieurs formes différentes. L’« allotrope » est un élément dont la structure atomique a été modifiée. Baptiser mon blog ainsi ne veut surtout pas dire que les textes rassemblés ne sont pas cohérents, cela évoque plutôt la manière dont des débats importants et des thèmes contemporains s’articulent à travers les différents textes.

Le blog traitera de plusieurs concepts et signifiants, de diverses théories et pratiques comme le féminisme, la post-politique, l’art, les droits humains, le néolibéralisme, la mondialisation, le sensible, le cinéma, la critique, l’anthropocène/le capitalocène, les luttes des peuples autochtones, les populations laissées pour compte, la modernité/la décolonisation, le réchauffement climatique, l’identité commerciale des marques, etc…

Tous ces sujets seront combinés et croisés pour former de nouveaux diagnostics, des idées, des outils, des explications et des propositions. L’un des principaux postulats d’Allotropes en dislocation est le suivant : l’« idéologie » dans son sens traditionnellement althusserien, qui s’incarnait dans des formes de pouvoir capitaliste et hétéropatricarcal, ne façonne plus la réalité dans laquelle nous vivons. Je pense que désormais, une nouvelle forme d’« idéologie » fait partie intégrante de nos subjectivités. C’est une sensibilité, un sens commun, un penchant vers un certain type de libéralisme moral qui fait office de « post-vérité ». Cette « post-vérité » est une sorte de sens commun critique qui n’est pas construit par des signes — comme dans la philosophie post-moderne — mais qui appartient à des personnes individualistes qui agissent dans des bulles qu’elles se créent elles-mêmes à partir de leurs libidos et de leurs choix moraux. Ces bulles sont « la réalité ». Au sein de cette nouvelle forme de réalité, l’« être humain » est un élément constituant le réseau du réel, mais il est dissocié de son environnement, qui est perçu à travers un partage néolibéral de la réalité sensible. Cette réalité est homogène (dans sa forme), mais plurielle (en qualité), elle est faite de flux esthétiques et affectifs qui empêchent de la définir et de la saisir, mais qui lui donnent pourtant sa forme. Grâce à la mondialisation de l’industrie culturelle et à la fiction d’un contrat social à venir en démocratie, le capitalisme néolibéral est profondément enraciné dans le « partage du sensible ». Il s’ensuit des formes invisibles de contrôle de la part des états et des entreprises, et d’un contrôle de la plasticité cérébrale. Tout cela profite de la dichotomie moderne entre civilisation et sous-développement qui risque de faire disparaître l’humanité et la vie sur la planète.

Les allotropes sont disloqués, car au moment où j’écris depuis Mexico, enclave privilégiée et centre important de l’industrie culturelle mondialisée, la production esthétique est en proie aux mêmes forces d’oppression qui sévissent partout en uniformisant la culture et en imposant leur dogmatisme politique.

Au Danemark, le mot « Hygge » décrit l’essence de la culture danoise ou scandinave. C’est un sentiment personnel, positif, où tout va bien, c’est un élément imaginaire de la culture nationale. À Mexico, par contre (ou à « CDMX », d’après le nom commercial attribué par Miguel Ángel Mancera, son actuel maire), c’est l’expression américaine « the shit » qui a été reprise pour qualifier la ville comme ce qu’il y a de mieux au monde. L’expression vient du styliste Anuar Layón, qui en 2017, a créé une veste marquée du slogan Mexico is the shit. Non seulement les vestes ont rapidement été en rupture de stock, mais la phrase est devenue virale, devenant même un manifeste : « l’occasion de rappeler au monde que le Mexique est génial, que tout ce qui y est fabriqué est de qualité. […] Les Mexicains du monde entier font évoluer la culture mondiale en y mettant du cœur et de l’intelligence […]. Nous sommes nombreux et nous sommes unis, nous voulons améliorer les choses et rappeler au monde que notre voix compte. Mexico is the shit, c’est une communauté, c’est un réseau de solidarité, c’est un mouvement porteur d’amour… ».

Dans le même esprit, une récente vidéo glorifie les entrepreneurs mexicains connus dans le monde entier. Elle montre que la réussite est tout de même possible, même si le Mexique, « c’est le bordel » : mauvaises infrastructures publiques, relents racistes, fierté nationale en berne, manque de financements pour l’art et la culture, médiocrité et corruption générale — autant de reliquats hérités du « sous-développement » que connaissait le pays, mais que la mondialisation et la libéralisation des marchés ont fait perdurer. Dans sa quête de succès, l’entrepreneur mexicain doit faire face à un double challenge : car le Mexique peut être ce qu’il y a de mieux (c’est ce que signifie Mexico is the shit en argot américain), mais aussi ce qu’il y a de pire (Mexico is shit). Pourtant, ce story-telling passe à côté des inégalités croissantes engendrées par la libéralisation du marché et les politiques de privatisations, et du fait que seule une petite frange privilégiée de la population peut accéder au succès. « CDMX » est une enclave urbaine qui souffre de problèmes environnementaux graves. La ville connaît des pénuries d’eau, mais cela ne l’empêche pas de voler l’eau des états voisins où vivent des peuples autochtones (comme à Hidalgo ou à Puebla). Seule l’élite a accès à la culture (design, gastronomie, art contemporain, cinéma, architecture, musique ou danse…), et dans les cinturones de miseria, les bidonvilles qui cernent la mégapole, une guerre fait rage contre les gens ordinaires et leurs territoires. Cette guerre s’illustre par des violences domestiques et du harcèlement dès l’école primaire. Il est donc nécessaire de protéger la diversité contre la violence du capital et de ses discours. Il est nécessaire de parler de la crise du sens, de la crise de représentation, et de montrer quelles en sont les conséquences. Il faut dénoncer l’impérialisme du discours qui dicte le sens de la réalité, il faut comprendre les forces en jeu, celles qui créent des populations considérées comme « superflues », autant de laissés-pour-compte qui vivent dans des zones sacrifiées.



Irmgard Emmelhainz, 2018
Traduction de l’anglais : Aurélien Ivars



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