JOCELYNE SAAB :
« LA LIBERTÉ COÛTE CHER »*

Jocelyne Saab filme Le Bateau de l'exil

Jocelyne Saab filme Le Bateau de l’exil, 1982


Née à Beyrouth en 1948, Jocelyne Saab est journaliste, photographe, scénariste, cinéaste, productrice, plasticienne. En 1972, l’écrivaine Etel Adnan l’engage dans son journal As Safa, en 1976, elle rédigera le commentaire du film de Jocelyne, Beyrouth, jamais plus. Après avoir réalisé de nombreux reportages pour les télévisions libanaise et française en Égypte, au Sahara Occidental, au Kurdistan irakien, en Iran, en Syrie, au Vietnam…, Jocelyne Saab produit et dirige son premier long-métrage documentaire, Le Liban dans la tourmente (1975). Etel Adnan écrit à ce sujet : « C’est un film extraordinaire. Il saisit le milieu libanais qui a donné lieu à cette guerre comme aucun document jamais écrit ou filmé la concernant. Jocelyne a saisi d’instinct, grâce à son courage politique, son intégrité morale, et sa profonde intelligence, l’essence même de ce conflit. Aucun document sur cette guerre n’a jamais égalé l’importance du travail cinématographique que Jocelyne a présenté dans les trois films qu’elle a consacrés au Liban. C’est une œuvre rare, de première importance pour l’histoire du Liban, mais aussi une étude qui dépasse le Liban et devrait être étudiée dans des facultés universitaires s’intéressant à la sociologie et à la politique du monde d’aujourd’hui. »** En 1979, Jocelyne Saab aide le cinéaste algérien Farouk Beloufa à réaliser le désormais classique Nahla ou la ville qui sombre, allégorie d’un Liban en désintégration sous forme d’une chanteuse qui perd sa voix, en même temps que portrait de groupe de photographes et journalistes engagés assistant à l’émergence de la guerre civile, et dont elle tourne le « making of »***. Elle continue de couvrir conflits et guerre dans son pays au jour le jour et réalise Beyrouth ma ville en 1982, dont le texte est rédigé par Roger Assaf et qu’elle considère comme son travail le plus important. Le film s’ouvre sur l’une des séquences les plus impressionnantes de l’histoire du cinéma : dans les vestiges encore brûlants et fumants de sa maison détruite par un bombardement israélien, Jocelyne s’empare d’un micro et témoigne, en toute rationalité, des 150 ans d’histoire familiale qui viennent de se consumer. « Toi, au péril de ta vie tu portais ta caméra là où il y avait encore des femmes, des hommes, des enfants. Tu étais dans l’urgence de rendre compte d’une ville, d’un peuple exposé à sa disparition. N’est-ce pas cela le cinéma ? »**, demande justement l’écrivaine algérienne Wassyla Tamzali. Assistante de réalisation pour Volker Schlöndorff sur Le Faussaire en 1981, Jocelyne Saab développe parallèlement une veine de fiction, aussi ancrée dans la réalité que ses documentaires sont structurés par la poésie civile. En 1985, elle coproduit et réalise son premier long-métrage de fiction, L’Adolescente sucre d’amour / une vie suspendue, avec Juliet Berto et Jacques Weber, puis en 1994, Il était une fois… Beyrouth, histoire d’une star, fable cinéphilique sur la mémoire visuelle d’une ville en ruines. Dans un texte inédit retraçant la genèse de ce film, elle explique : « Je cherchais par le cinéma à reprendre possession de ma ville, à reposer sur elle un regard moins violent que celui qui s’était imposé avec la guerre. Je ne voulais plus que ma ville soit vue comme un tombeau ouvert ; je voulais retrouver le regard amoureux sur ma ville que j’avais toujours eu ». En 2005, Dunia, film tourné au Caire, consacré à l’excision et au plaisir dans le contexte de l’Islam, lui vaut menaces de mort et censure. En 2009, elle retourne à Beyrouth pour réaliser le long-métrage de fiction What’s going on?, et y fonde en 2013 le Festival International du Film de Résistance Culturelle, qui se déroule simultanément dans plusieurs villes (Beyrouth, Tripoli, Tyr, Saïda, Zahleh…), afin de retisser des liens entre des communautés supposément antagonistes.

Depuis 2007, Jocelyne Saab se consacre aussi à l’art contemporain. Sous le titre « Strange Games and Bridges », elle réalise sa première installation sur 22 écrans, avec pour matériau son travail sur la guerre, au National Museum de Singapour. La même année, elle expose ses photographies à la Dubai Art Fair.

Reporter de guerre, Jocelyne Saab s’inscrit dans la veine documentaire et plastique de  Elie Kagan, Robert Capa, Gerda Taro ou Maria Eisner. En dépit de son importance, rien de cette œuvre photographique n’est à ce jour publié. Son travail témoigne pourtant de cinq décennies de l’histoire du Tiers-Monde en général et du Moyen-Orient en particulier, histoire saisie par Jocelyne Saab dans l’étendue et la diversité de ses dimensions, ses conflits, blessures, disparitions, traumas, renaissances. Au corps à corps avec les violences de l’histoire, Jocelyne Saab a souvent subi et bravé périls et coups physiques, menaces de mort, et diverses formes de censure dans plusieurs pays (France, Égypte, Maroc, Liban…) qu’elle détaille dans l’entretien à venir. On ne peut que souscrire aux mots envoyés par son amie Etel Adnan en 2015 : « À cause de ses films, et à cause de toute sa vie jusqu’à présent, je vois en elle l’un des êtres les plus courageux, les plus intelligents, et surtout les plus libres que je connaisse. Sa liberté de penser et d’agir lui a coûté très cher. Par moments ce fut une question de vie et de mort. Peu de gens, hommes ou femmes, ont autant souffert pour demeurer dignes d’eux-mêmes, pour survivre d’une façon qui ait un sens, dans un monde si hostile ou si indifférent que celui qui est le nôtre. Jocelyne mérite que son travail soit reconnu à sa juste, à sa grande valeur, et peu de gens méritent autant qu’elle notre admiration.  Je suis heureuse de pouvoir le dire. »**

Une première monographie vient de lui être consacrée : Jocelyne Saab, la mémoire indomptée, par Mathilde Rouxel, Beyrouth, éditions Dar an-Nahar, 2015

.

Nicole Brenez, Janvier 2016

* Slogan de Film Socialisme, Jean-Luc Godard, 2010.
** « Jocelyne Saab », dossier coordonné par Nicole Brenez et Olivier Hadouchi, La Furia Umana, n°7, 2015, pp. 205-293.
** Jocelyne Saab, Reportage sur le tournage de ‘Nahla’, 1979, 16mm, 27’, disponible sur le DVD Farouk Beloufa, Nahla, Paris, Les Mutins de Pangée, 2015.

Discussion

Un commentaire

  1. Varlin :

    remarquable. Une personnalité et une cinéaste qui sort de l’ordinaire. Les circuits commerciaux diffuseront-ils un jour ses films.
    Quelques photos de J. Saab et des images de ses films ne seraient pas inutiles.
    Jacques Varlin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *