Entretien avec Ing K

Nicole Brenez : Quels furent votre éducation, votre formation, votre environnement artistique d’origine ?

Ing K : Je suis le rejet d’une école des Beaux-Arts, je suis donc formée par la vie plutôt que par une éducation formelle, bien que j’aie reçu un excellent enseignement classique à la fois en Thaïlande et plus tard en Angleterre (collège et lycée).

Ing K. Photo : Manit Sriwanichpoom

Ma plus grande influence a sans aucun doute été ma mère, artiste et professeur, activiste très engagée en faveur de l’environnement. Elle était thaï mais est née et a grandi en Angleterre pendant la Première Guerre mondiale (à ce jour, dans notre famille nous ne gaspillons pas la nourriture !). Elle m’a inculqué un amour profond pour la nature, l’art et la musique, en particulier pour la poésie anglaise (Shakespeare, Wordsworth et Blake, mais aussi les poèmes non-sensiques), les mythes du monde et les contes de fées, en particulier la mythologie grecque, qui est probablement ma première religion. Simultanément, à l’école en Thaïlande je me suis ancrée dans la poésie épique thaï que, enfant, j’aimais chanter à la manière traditionnelle. (Le sytème éducatif thaïlandais a depuis évolué vers le pire, le programme actuel néglige presque totalement la rédaction d’essais et l’enseignement de la poésie. La culture thaï est de fait très lyrique ; nous en priver, c’est nous priver de notre notre âme. Je considère ce fait comme l’une des racines de notre mal actuel.)

Je me suis inscrite dans une école d’art plutôt que dans une université parce que je voulais devenir peintre, mais j’ai abandonné après avoir vu à la télévision un film sur la crise de réfugiés cambodgiens, qui m’a fait me sentir coupable et inutile, alors je suis rentrée à la maison pour travailler dans un camp de réfugiés sur la frontière thaïlando-cambodgienne en 1980. Cela m’a conduite au journalisme puis au cinéma.

Spirituellement, les parents de ma mère étaient bouddhistes zen / taoïstes; la mère demi-allemande de mon père était catholique, alors que son père venait d’une famille sacerdotale hindoue de l’Inde, mais ils sont maintenant Thaïs bouddhistes. Donc, ma famille est un complet mélange. Je n’ai aucune religion spécifique, ou plutôt j’emprunte librement à toutes les religions et mythologies. Je voyage beaucoup en Inde, en Grèce et au Népal, que je considère comme mes foyers spirituels.


NB : Comment et pourquoi avez-vous conçu Shakespeare Must Die ? Quel effort cela a-t-il représenté de traduire vous-même Macbeth ?

IK : La poésie a toujours été une grande partie de ma vie. Cependant, en tant qu’écrivain, je suis connue comme journaliste d’investigation spécialisée dans l’environnement. Bien qu’ayant aussi écrit sur le cinéma et un peu de poésie, je n’ai jamais vraiment eu la chance d’exprimer cet ombilic de moi-même. Je suis aussi une junkie du cinéma d’horreur, de sorte que Macbeth, à juste titre considéré par beaucoup comme le Grand Ancêtre de l’Horreur, allie l’ensemble de mes obsessions.

Ma première rencontre avec cette pièce eut lieu à l’âge de 15 ans, à l’école en Angleterre et depuis, elle m’a hantée toute ma vie. Au fond de mon esprit, le rêve était toujours là, la traduire et la transposer en un film d’horreur thaï. Elle contient beaucoup de ce qui peut concerner les Thaïlandais : un tyran obsédé de magie noire avec une épouse effrayante, une exploration de la mégalomanie, une discussion sur le droit divin des rois, des exécutions extra-judiciaires, le sort d’un territoire dans les ténèbres.

En 2008, je venais de terminer Citizen Juling, un documentaire sur les troubles dans le Sud de la Thaïlande, à majorité musulmane. Le chagrin propre à ce film, empreint d’un terrible sentiment de perte, me dévorait. Je me trouvais dans le cadre psychique parfait pour aborder Macbeth qui, comme Shakespeare doit mourir, découle tout naturellement, sous forme de sang et de larmes, de nos conversations avec les gens éplorés du Sud, musulmans et bouddhistes, qui ont eu le plus à souffrir de la part de l’ancien Premier Ministre Thaksin (notre Macbeth, désormais en fuite à Dubaï en raison d’une condamnation pour corruption, mais qui gouvernait toujours la Thaïlande grâce à sa petite sœur Yingluck Shinawatra, la première femme Premier Ministre, qui présidait l’Office national du Cinéma qui a interdit Shakespeare Must Die), qui règne par la cupidité, la peur et la violence.

J’avais estimé que la traduction devrait prendre des années voire se révéler une tâche impossible. Mais elle m’a saisie et, en quatre mois d’isolement, non seulement la traduction était effectuée, mais l’ensemble du scénario rédigé, à ma propre surprise. En un sens, je n’aurais pas dû m’en étonner, puisque j’avais déjà traduit beaucoup de textes différents, du Droit jusqu’à la poésie, et j’ai toujours trouvé que plus l’écriture est belle, plus elle s’avère facile à traduire. Dans la traduction, on doit subordonner sa personnalité au style et à l’âme de l’écrivain, donc, si celui-ci écrit dans un style informe et maladroit, l’esprit se rebelle contre lui. Shakespeare associe tant de couches de sensations et de significations en une seule ligne, en un seul mot, qu’il semblerait a priori impossible à rendre. Pourtant, il est si délectable que l’effort de plier mon esprit à son service ne me coûtait rien. J’ai vite ressenti que les sonorités et l’imagerie de Shakespeare possèdent quelque chose de profondément universel et instinctif. (Il fallait bien sûr changer certains éléments, par exemple : le “Je ne vais pas jouer le fou romain…” de Macbeth devait devenir “Je ne vais pas jouer le fou Samuraï”… faute de temps pour expliquer la culture romaine à un public thaï à ce moment-là, tandis que nous avons tous entendu parler des samouraïs japonais qui commettent le hara-kiri).

NB : Comment la production de Shakespeare Must Die a-t-elle été possible ?

IK : Shakespeare Must Die a été financé en partie par le Creative Thailand Film Fund du Ministère de la Culture, une initiative du gouvernement précédent (Abhisit Vejjajiva/Démocrate), qui n’existe plus maintenant. Au moins 50 autres films ont reçu ce financement, dont la plus grande part est allée aux grands studios plutôt qu’à des indépendants comme nous. Shakespeare Must Die fut le dernier film à recevoir ce financement, alors même que le Comité se montrait réticent à notre représentation de la scène de régicide. Nous avons dû tourner la scène et leur montrer toutes les images pour les convaincre de notre sincérité shakespearienne. Tous les autres films avaient seulement eu à soumettre un résumé et un traitement.

On me suspecte parce que je n’ai aucune doctrine, hormis celle de John Keats, « Beauté est Vérité » ; mes racines créatives sont purement du récit organique. Quand les gens ne peuvent pas vous classer comme «gauche» ou «droite», «moral» ou «immoral», «classique» ou «postmoderne», etc., ils deviennent soupçonneux; ils ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas. Je sais que cela est vrai partout, mais surtout ici parce que les Thaïlandais sont éduqués par la propagande étatique. (Pour expliquer cela, je vous renvoie à la Seconde Guerre mondiale. Imaginez si en France, au lieu d’honorer la Résistance, on honorait les collaborateurs nazis et vilipendait la Résistance. Voilà à peu près ce qui est arrivé ici. Ma famille faisait partie de la Résistance thaï pendant la guerre, nous connaissons donc «l’histoire interdite» et ne croyons pas en la propagande fasciste.)

NB : Shakespeare Must Die est remarquable pour son courage et pour son style unique. Toutefois, avez-vous été inspirée par d’autres artistes, par exemple Hans Jürgen Syberberg pour le début et la fin du film, auquel on pense en raison du travail très impressionnant sur le décor en fond d’images ?

IK : Je suis profondément honteuse de dire que je n’avais jamais entendu parler de Hans Jürgen Syberberg! Je l’ai googlé après votre question et vais prendre le temps de m’asseoir pour regarder son Hitler. Un film d’Allemagne, dès que j’en trouve le temps ; ce film semble incroyable. Merci pour la recommandation.

Je suis une personne visuelle en ce que, au fond de mon cœur, je me considère toujours comme le peintre que j’étais formée pour devenir. (Je peins toujours à l’huile sur toile.) En tant que cinéaste, je dois travailler avec de très petits budgets, donc le meilleur moyen d’améliorer la production est de compter sur ce dont nous disposons – un puissant département artistique ainsi que des amis artistes qui peuvent nous prêter leur travail (qui possède souvent plus de valeur que l’ensemble du film, telles les étranges statues exubérantes sous l’arbre des sorcières et le tableau derrière Macbeth et Lady Macbeth dans son boudoir). Je résous les problèmes de budget grâce à la structure du film et en tirant le meilleur parti de nos moyens propres. Ç’aurait été génial de tourner un Macbeth réaliste avec un coup d’État et de vrais chars dans les rues, etc., mais évidemment, cela reste impossible, donc j’ai utilisé le dispositif shakespearien du “théâtre dans le théâtre”. Ce que je ne pouvais me permettre, je l’ai transféré sur une scène de théâtre, de sorte que les artefacts de la scène et des épées à bas prix deviennent acceptables, à la manière dont Shakespeare pose un acteur entre deux amants et le nomme « mur » dans Le Songe d’une nuit d’été. Cette artificialité valorise de fait le contraste avec la violence réaliste du lynchage dans le “monde réel” à la fin. En même temps, comme la Thaïlande n’a jamais été une colonie occidentale et ne possède aucune culture shakespearienne à proprement parler (pour la plupart des Thaïlandais, Shakespeare est juste une « marque haut de gamme », à l’instar de Prada ou Chanel), je voulais que le public thaïlandais fasse l’expérience de sa théâtralité, ainsi que révéler la prédilection de Shakespeare pour le fait de sauter d’une « réalité » à l’autre sans avertissement, à tout moment, à volonté. J’adore la façon dont il transfuse les sens les uns dans l’autre et une dimension dans une autre. Nous entrons et sortons de la tête des gens à volonté.

Plus généralement, si j’aime le cinéma, je suis plus influencée par l’art, la littérature et les actualités télévisées que par les films. Pour Shakespeare Must Die, j’ai pris la décision consciente de faire confiance à Shakespeare absolument, partout où cela pourrait conduire, peu importe à quel point effrayant ou « âpre » cela pourrait parfois se révéler. L’opéra populaire thaï (merveilleux mélange de minimalisme et de maximalisme) et le soap télévisuel sont d’autres influences fortes pour le film. Je voulais utiliser une partie de leur grammaire pour apprivoiser l’auditoire thaï (addicté aux mélodrames de télévision) au moyen d’une familiarité apparente, pendant que le dialogue shakespearien l’hypnotiserait sur un tout autre niveau.

Vous mentionnez l’ouverture du film, je suppose que vous pensez à la jeune fille marchant dans un cimetière pour faire des offrandes lors du simulacre d’un rite au rabais à la déesse hindoue Durga. En Thaïlande, avant chaque représentation, depuis l’opéra populaire jusqu’à la boxe, se déroule toujours une brève cérémonie de « culte Gourou ». J’utilise la déesse Durga pour le « culte Gourou » de notre film parce que celle-ci pourfend la peur et l’ignorance ; comme Kali, elle est le professeur des leçons douloureuses. Dans le film, son visage est un trou, comme les découpes dans lesquelles les gens posent pour des photos lors de fêtes foraines. Dieu n’est personne ; Dieu est vous. À travers le trou, nous pénétrons dans l’histoire, dans le manoir de Macbeth, comme si la déesse elle-même vous montrait ce drame de la moralité. Encore une fois, je suis arrivée à cette solution économique du décor parce que je ne pouvais me permettre une vision de la Déesse avec des effets spéciaux. Cette découpe pouvait alors être utilisée à nouveau pour la scène des enfants de la propagande (la scène d’Hécate dans Macbeth).

NB : Hormis par la censure, comment le film a-t-il été vu en Thaïlande ? Grâce à des projections clandestines ?

IK : Nous avons organisé environ 4 projections privées dans les universités. La réponse a été merveilleuse. Avant la censure, ma plus grande crainte était la réaction des Shakespeariens locaux, mais ils furent les plus enthousiastes. Le meilleur commentaire est venu d’un professeur de sciences politiques qui m’a dit qu’à présent, il comprenait pourquoi les Occidentaux appréciaient Shakespeare. Il m’a fait sentir que mon projet avait réussi. C’est tellement dommage de n’avoir pu sortir le film à temps. Il aurait été montré pendant la grève générale à Bangkok [décembre 2013, NdT]. Cette atmosphère révolutionnaire aurait été le moment idéal pour projeter Shakespeare Must Die dans les cinémas.

Quelqu’un qui connaissait les organisateurs de la contestation m’a dit que je devrais essayer de montrer le film sur le site principal des manifestations, c’est-à-dire le Monument de la Démocratie (un immense site de campement, entrecoupé d’écrans pour relayer les discours des leaders de la contestation pour les gens assis loin de la scène principale). Ç’aurait été magnifique. Toutefois, aucun film n’a jamais été montré pendant les manifestations et un film d’horreur ne constitue pas vraiment un bon choix dans une telle situation (presque tous les soirs, il y avait des fusillades par des snipers et des attaques policières contre des gens en colère dont les amis étaient morts). Dans le pire des scénarios, arguant que le film se moquait de leur héros, une bande de fanatiques de Thaksin aurait pu choisir le temps d’une projection pour attaquer les manifestants (ce qu’en effet ils ont menacé de faire), puis les censeurs auraient triomphalement pu se vanter d’avoir eu raison d’interdire le film en tant que menace pour la sécurité nationale. Un tel scénario aurait fait régresser pour des années notre campagne en faveur d’une nouvelle législation pour le cinéma.


NB : Quand avez-vous décidé de réaliser Censor Must Die ? Pouvez-vous expliquer comment le tournage de Censor Must Die a été rendu possible ? Par exemple, pourquoi et comment les différents responsables administratifs ont-ils acceptés d’être enregistrés ?

IK : Je n’ai pu filmer Censor Must Die que parce que personne d’autre n’avait encore eu le courage de filmer les censeurs.

Quiconque vit derrière la caméra, d’une manière ou d’une autre apprend vite à devenir à la fois invisible et impavide. Comme les censeurs n’ont cessé de différer leur verdict et que les choses tournaient vraiment mal pour Shakespeare Must Die, j’ai commencé à suivre mon producteur avec une caméra, pour les alarmer, pour insinuer que le monde les regardait et qu’ils devraient peut-être s’inquiéter du résultat, et aussi pour garder un enregistrement qui puisse nous servir de protection juridique.

Mais soudain, le chef du bureau de la censure a commencé à réagir à ma caméra. Nous avons entretenu un flirt humoristique, une vraie relation, comme un réalisateur d’Hollywood avec son étoile. Je tenais mon homme, un chœur grec absurde qui avertit et recommande en ajoutant : « Je vous l’avais bien dit » de la manière la plus douce. En termes cinématographiques, il m’a rappelé Renfield, le caniche humain de Dracula. C’est juste son horrible travail de servir les puissances des ténèbres. Mais il était un personnage sympathique et nous nous respections les uns les autres comme des êtres humains. Quand il me demandait d’éteindre la caméra, je le faisais toujours. Dans ma vie de documentariste, j’ai secrètement filmé beaucoup de faits criminels, avec la conscience tranquille, mais ce film traite d’être humains, pas seulement d’un problème comme voler de l’eau ou utiliser des pesticides.

Comme s’éternisait le processus horrible d’être interdit et interdit à nouveau (quand nous avons perdu l’appel à l’Office national du Cinéma), je me suis laissée aspirer dans cette histoire, qui est ma propre histoire après tout, sauf que j’avais essayé de (ne pas) la vivre à travers un œil de verre. Inévitablement, des situations surgirent où je devais poser la caméra, puis je l’ai perdue. Dans la salle d’audience du Sénat, on nous a dit de ne pas filmer, mais en l’occurrence, de toutes façons je ne pouvais pas filmer et répondre à des questions hostiles en même temps. Nous avons seulement enregistré le son, y compris mon cri au moment où j’ai perdu tout espoir. Vous pouvez imaginer à quel point ce cri était difficile à utiliser dans le film. Je savais que je l’utiliserais s’il avait été le cri de quelqu’un d’autre. Le film avait la priorité, alors j’ai dû l’utiliser.

En dernière analyse, je n’ai réussi à filmer Censor Must Die que parce que je tournais tout par moi-même. Avec toute une équipe à la caméra et un preneur de son, personne n’aurait été admis à filmer. J’avais le droit d’être là parce que j’allais être mise en jugement. Et c’est quelque chose que vous ne pouvez faire qu’une seule fois. Personne d’autre ne sera jamais autorisé à réaliser à nouveau un tel film. Pour autant, je ne me sens pas coupable ; il ne peut pas en aller autrement.

Autre phénomène remarquable : en dépit du fait qu’il s’agit du tout premier documentaire explicite et de première main sur l’interdiction d’un film, aucun festival n’a voulu montrer Censor Must Die, à l’exception du Festival du Film Asiatique du Sud-Est et du Festival de la Résistance culturelle du Liban à Beyrouth, où il a remporté le prix du Meilleur documentaire. Après avoir blacklisté Shakespeare Must Die en tant que « discours de haine fasciste », dont un gouvernement « démocratique » – dirigé par une charmante Premier Ministre –, avait justifié l’interdiction au titre de menace à la sécurité nationale, les festivals de toute évidence n’allaient pas montrer un documentaire sur son interdiction. Je le savais, mais je l’ai envoyé en toute confiance à un couple de festivals «cinéaste-friendly» comme ceux mentionnés ci-dessus, pour confirmer mes conclusions d’une manière «scientifique». (Pour plus de détails, avant de me rejeter comme théoricienne du complot, cherchez ces termes : lobbyistes pro-Thaksin Shinawatra, Lord Tim Bell de Bell Pottinger, Sam Moon, etc., et explorez le site New Mandala, celui des Études asiatiques de l’Université nationale australienne.)

La telle confusion est telle au sujet du « discours de haine ». Les gens sont tellement terrifiés par le politiquement correct, ils ont peur de penser par eux-mêmes. Cela rend tout presque trop facile pour le lobby industriel colonial, d’autant plus que désormais, un si petit nombre de mains contrôlent tout, à commencer par les médias, y compris les festivals de cinéma. Quand vous y réfléchissez, surtout après avoir été vous-même la victime d’une campagne de dénigrement vicieux et systématique, vous comprenez que le mensonge est le principal discours de haine, vraiment. Le mensonge tue. L’injustice remplit les êtres d’amertume. Ils se sentent tellement impuissants. Je nomme cela être Palestinisé. Rien à faire sauf exploser. Les commentateurs de par le monde se tordent les mains en pleurant : « Où sont les modérés ?! » Mais la machine est brisée qui saurait transmettre au monde leurs voix et leurs versions de l’histoire. La structure entière est infestée et pervertie par les maîtres de l’univers qui emploient la « Responsabilité Sociale des Entreprises », la propagande verte et les gens « groovy » qui ont appris à parler votre emoji. Et c’est l’éclipse totale.

Censor Must Die, Ing K, 2013, vidéo, couleur, Thailand, 150 minutes (vo st ang)

Censor Must Die, Ing K, 2013, vidéo, couleur, Thaïlande, 150 minutes (vo st ang)


NB : Est-il possible de montrer votre film Censor Must Die en Thaïlande ?

IK : Censor Must Die n’est pas interdit, en fait, il est le premier film de l’histoire du cinéma thaïlandais à se voir « exempté du processus de la censure », car il a été « fabriqué à partir d’événements qui sont réellement passés ». Les censeurs citent une loi qui exempte de censure les images d’actualité. Mais dans le même temps, ils ont menacé de poursuivre toute salle de cinéma qui projeterait le film, en arguant qu’ils ne nous ont pas donné la permission de filmer dans leur bureau. C’est d’autant plus ridicule que je n’ai jamais tourné clandestinement et qu’ils interagissent avec la caméra tout à fait ouvertement, mais les salles de cinéma thaïlandaises sont détenues par les grands studios et les distributeurs, qui doivent sans cesse soumettre leurs films aux censeurs. Donc Censor Must Die est de facto interdit aussi.

NB : Comment voyez-vous le futur de la Thaïlande ? Et quel type de réponse filmique apporter à une telle oppression politique ?

IK : Le futur de la Thaïlande ? À l’époque des manifestations Occupy Bangkok, je me sentais optimiste. Une énergie réprimée depuis longtemps se libérait enfin. Pour la vérité, il est bon de se nettoyer en se révélant elle-même.

Thaksin est notre instrument de libération. Il nous a libérés de toute crainte ou respect persistant que nous aurions conservé pour les médias et les institutions occidentales. C’est certainement un processus positif et depuis longtemps espéré. Thaksin est notre nemesis, une potion puissante et amère ; comme s’il avait été spécifiquement conçu pour nous tourmenter exactement de la bonne façon afin de réagir, de nous nettoyer et examiner nous-mêmes. Il personnifie le côté sombre de notre psyché collective, à l’instar de Hitler a pour le peuple allemand. Un cadeau de la Déesse des Leçons Douloureuses. Avant lui, nous « happy-go-lucky Thais » n’avions jamais vraiment souffert, pas de la façon dont les autres pays ont souffert, de sorte que nous n’avions jamais été obligés de vraiment venir à bout de notre côté sombre.

Ceci bien sûr provient du sentiment organique d’une cinéaste d’horreur, pas d’une analyse universitaire. Notre situation politique est un film d’horreur en plein soleil. L’horreur que nous vivons à travers Thaksin est, au le sens le plus profond, l’horreur de notre propre faillite morale. Un tel homme ne serait pas possible autrement. La Thaïlande ne ressemble pas à la Bosnie ou au Soudan, mais tout y était toxique. Sur le plan matériel, la corruption était sans vergogne et d’une ampleur inimaginable ; dans la vie publique, régnait un manque total de conscience ; les choses semblaient normales mais les gens disparaissaient. (Recherche : Somchai Neelapaichitr, avocat des Droits de l’homme, et Ekkayuth Anchanbutr, homme d’affaires.)

La grève générale à Bangkok fut un jeu à somme nulle, car ce que je nomme La Bête, la grande masse du peuple, en a finalement eu assez et rejeté toute forme de compromis. Plus de mensonges, point final. Nous ne croirons plus jamais un mot que vous dites et nous voulons votre départ, point final. Nous devons gagner parce que si nous perdons, nous deviendrons un État failli, voilà tout. Voilà pourquoi je suis optimiste ; quand il n’y a pas d’alternative, tous les flux d’énergie convergent dans la même direction.

J’ai enregistré une grande partie de ce qui se passait – merveilleux, des images fascinantes avec un casting de milliers de figurants, gratuit. Au début, je collectais simplement des enregistrements, mais je me suis vite rendue compte qu’un autre film naissait organiquement de ces images et de ces sons, ces sons incroyables : le grondement d’une foule, la voix de la Bête. Avant les événements, je me débattais pour écrire un scénario qui exprimerait cette voix, mais rien de ce que je pouvais rêver n’était assez extrême. Lorsque les manifestations ont éclaté pendant l’Halloween 2013, j’ai compris que le film que j’étais en train d’écrire se trouvait en fait ici, juste devant de moi ; tout ce que je devais faire était d’y aller et filmer. J’espérais construire quelque chose à partir des images, dans un style impressionniste et brut.

Je pense qu’il n’y a pas moyen de « formuler » consciemment une réponse cinématographique à une situation politique oppressive. Cela doit se faire naturellement, instinctivement. Une réponse cinématographique consciemment conçue est susceptible de véhiculer de la propagande; elle peut même être hypocrite et opportuniste, juste réaliser un certain type de film pour remplir une certaine attente. Je pense que vous devez avoir la foi pour laisser se former inconsciemment, non consciemment, le film comme il se fera, non pas comme vous le voulez consciemment.

L’histoire des manifestants m’a aspirée et je suis sortie pour les filmer presque tous les jours pendant sept mois.
Une semaine après que le coup d’État du 22 mai 2014 a renvoyé les manifestants depuis les rues transformées en camps retranchés jusque dans leurs foyers, j’ai ramené les enregistrements dans ma grotte et depuis, je les monte. En termes de politique thaïlandaise, depuis le Coup, la plupart des gens restent en fait assez calmes. Ils sont épuisés par le drame. Les petites gens se sont assez sacrifiés en donnant leur vie ; maintenant, c’est au tour des éléphants de combattre et mourir. Le peuple a consenti à la prise de contrôle militaire pour le moment, parce que nous savons que nous sommes au bord d’une guerre civile et qu’il est préférable d’assurer notre propre maintien de la paix que d’obéir à une force de maintien de la paix sous contrôle des Nations Unies. Nous protégeons notre indépendance et n’apprécions pas l’interventionnisme de puissances extérieures.

Nous sommes debout au bord d’une falaise, comme le reste du monde, mais je maintiens mon point de vue optimiste. Après ce que j’ai vu et filmé, il ne fait pour moi aucun doute que la plupart de ces personnes qui ont tant sacrifié ne resteraient pas à la maison si les promesses de réforme n’étaient pas honorées. Des millions de gens ordinaires, qui n’avaient jamais manifesté auparavant, se sont autonomisées : ces camps étaient comme des camps d’entraînement à l’activisme et à la démocratie en action, plus au bavardage. Même des gens qui regardaient de haut mon « agitation » environnementaliste se sont assis sur le macadam brûlant au soleil, jour après jour. Je n’en croyais pas mes yeux.

Des gens ordinaires de tous les coins du pays ont défilé et campé à côté d’activistes anti-commerce libéral aguerris, d’agriculteurs, d’écologistes, de praticiens disciplinés de la non-violence ; artistes, syndicalistes (du ferroviaire, de l’aérien, de l’énergie), royalistes et communistes ont lutté tous ensemble et réalisé chacun que chacun des autres était comme eux. Ils ont appris à recycler leurs déchets et à s’asseoir stoïquement lorsque la violence menace ; la façon de se prémunir contre les gaz lacrymogènes, construire des abris, recueillir des fonds et organiser des cuisines communes. Cela m’a profondément impressionnée. Ils ont fraternisé avec des amis de toute région, culture, classe, identité sexuelle (2 leaders de la contestation étaient des professeurs de drague), âge, religion, profession. Ils ont assisté ensemble à des funérailles en chaîne. Rien ne sera plus jamais comme avant. Le véritable changement n’est pas flagrant et superficiel, mais profond et de longue portée. Ils venaient de partout et ils retournèrent partout.

En fait, je pense que le monde pourrait beaucoup apprendre d’eux, au lieu de les rejeter comme « funeste mouvement royaliste d’élite anti-démocratique », etc., c’est-à-dire de suivre docilement (et avec opportunisme) le script Thaksinite falsificateur.

NB : Pouvez-vous nous parler de votre nouveau projet ?

IK : Il s’intitule Bangkok Joyride, c’est une série de documentaires cinéma verité sur les épiques manifestations lors de la grève générale de Bangok. Pas de narration, pas d’explication, juste les captations réelles mises bout à bout et entrelacées avec la propagande gouvernementale télévisuelle (enregistée avec mon mobile sur un écran TV, donc très granuleuse). Il file comme un train express suicidaire plein de cris, de gens joyeux prêts à mourir et à faire la fête dans les rues en attendant la mort.

Les images sont tout simplement extraordinaires. Elles m’ont surpris moi-même quand je suis revenue à l’équilibre. Au bout d’un moment, j’ai appris à rester immobile dans le meilleur point de vue possible et à laisser l’histoire venir à la caméra en attente dans la foule. Parfois, je devais tenir la place pendant des heures (5 heures, au plus long) avant de voir arriver la foule en flots, une marée humaine d’une incroyable diversité, avec des drapeaux claquant dans un grande brise, en plein soleil, avançant sur le pont d’une rivière.

J’ai passé beaucoup de temps dans le camp de l’ « Armée Dharma ». Ils sont toujours sur la ligne de front en raison de leur patience et de leur discipline ahimsa (la non-violence). Quand surgissent des problèmes, ils ne paniquent pas ; ils vont s’asseoir et prient pour la libération spirituelle de la police anti-émeute. Ils sont végétaliens, détestent vos cigarettes et l’alcool, mais ils sont pratiques, drôle et courageux (une pancarte au camp disait : « Zone de couchage : Non-fumeur s’il vous plaît ; nous économisons nos poumons pour les gaz lacrymogènes »). Sans eux, beaucoup plus de gens auraient pu mourir.

Je me rends parfaitement compte qu’il n’existe pas de place, dans cet espace et ce temps, pour Bangkok Joyride 1, 2, 3, 4, 5, 6 et 7, mais c’est un document historique que quelqu’un, quelque part, doit établir. Quel scandale que des millions de gens soient sortis dans les rues pour arrêter une ville pendant sept mois, avec une profonde conviction dans l’ahimsa, et qu’il n’existe aucun reportage à leur sujet, de fait, ils sont à peine apparus sur les chaînes d’information internationales. Quand la BBC et CNN les ont montrés, ils ont été décrits par des hommes blancs apparemment moralement outragés, la voix tremblante, comme des forces démoniaques contre Thaksin le Champion de la Démocratie.

C’est un gaspillage d’énergie que de lutter contre un tel monolithe. Je minimise mon contact avec la toxine et me concentre sur ma véritable vocation, qui consiste à être le témoin véridique. Rien d’autre n’a d’importance. Pas de dogme, pas d’enrobage, juste la chose nue telle qu’en elle-même. Notre religion du cinéma offre un exutoire plus sain pour notre juste colère. Nous n’Eclair-Dronons pas ni n’agrandissons les gens. Nous servons le mieux la vérité et la beauté en tendant un miroir.

Le chapitre 1 est presque terminé ; je ne pouvais pas le boucler tant que je n’avais fait le premier montage du reste. La semaine dernière, un pessimiste m’a dit que le gouvernement militaire pourrait essayer de censurer BK Joyride au titre de menace potentielle à l’unité nationale, et que si le parti de Thaksin revenait au pouvoir, le film serait interdit de toutes façons. Cependant, à moins qu’ils ne nous retiennent physiquement, j’invoquerais la décision historique de la censure d’exempter Censor Must Die du processus de censure, « parce qu’il est fabriqué à partir d’événements qui se sont réellement déroulés » (comme les actualités) et ne le soumettrais pas aux censeurs. Trouver un public ne devrait pas être difficile ; même si seulement 10% des manifestants venait se voir eux-mêmes, nous serons heureux.

NB : Quel conseil formuleriez-vous pour les cinéastes qui se trouvent dans des situations de répression, voire sous des dictatures, partout dans le monde ?

IK : Si vous voulez vous suicider, renoncez. Vous pouvez tout aussi bien réaliser des films courageux qui vous tuent, vous ou votre avenir. Je ne plaisante pas vraiment. C’est peut-être bien ce à quoi je me destine.

L’oppression peut nous aigrir, ou bien nous pouvons l’utiliser pour aiguiser notre conviction, elle nous oblige à cristalliser notre raison de réaliser des films. Nous devons réaliser les films que nous voulons inspirés de notre sitation. Il est facile de raconter l’histoire attendue, sur le mode république bananière, qui confirme les préjugés répandus par les maîtres de la culture et donc notre portrait en humains de seconde catégorie – ce qui ici s’avère nécessaire pour faire carrière. Mais j’espère que vous raconterez votre propre histoire, aussi difficile cela soit-il, de sorte que le film se développe de façon organique dans votre propre sol psychique.

Nous sommes envahis de ce que j’appelle le cinéma designé d’art et de protestation, dicté par ou ciblant les curateurs internationaux qui fixnt les agendas tandis que les soi-disant artistes dansent au rythme du battement de tambour synthétique. Non seulement c’est insatisfaisant, mais cela accroît la violence potentielle. Je sais bien ce qui plaît aux dieux ou ce qui passe pour cool, mais c’est ma mission, de paix, de porter atteinte à ces présupposés coloniaux, déshumanisants, répressifs et nocifs.

Si vous vous sentez obligés de raconter des histoires en forme de film, alors vous le ferez de toutes façons, peu importe. La seule façon de rester en bonne santé, épanoui et productif, est de continuer à avancer. Faites un film avec votre téléphone si c’est le seul moyen. La seule manière dont je suis en mesure d’assumer un projet mammouth comme BK Joyride est de travailler et elle me sauve du désespoir. Faites ce que vous êtes autorisé à faire par les circonstances. Par exemple, ma toile naturelle est en fait assez grande, en raison de ma fascination pour le colonialisme et le côté sombre de notre histoire, mais étant donné ma situation, je dois trouver une approche minimaliste et agile pour contrer à la fois le fascisme et les problèmes budgétaires. Peu de gens ont la chance de faire ce dont ils rêvent, mais il ne faut pas en rabattre. Vous pourriez finir avec quelque chose de beaucoup plus inventif encore.

La chose importante est de continuer à franchir les limites. Les freaks et les mégalomanes moralistes poussent toujours plus avant leur ligne; les maîtres de l’univers ne cessent de fermer une porte après l’autre. Si nous n’avançons pas notre propre travail dans notre propre petit chemin, nous sommes sûrs de bientôt n’avoir plus aucun endroit pour exister. Même si vous n’êtes pas en mesure de sortir le film avant de mourir, au moins vous l’avez réalisé, pas de regrets.

Si vous vous en sentez capables, vous pouvez combattre l’oppression directement en essayant de modifier les lois infâmes. Le principal musée d’art contemporain, l’Art Bangkok & Culture Centre (BACC), a accueilli des réunions pour réformer les lois culturelles. Je suis allée à chacune d’entre elles, pour m’assurer que la réforme soumise au Parlement comporte bien la suppression de la censure des films (après le coup d’État, ces réunions ont été tenues de façon sectorielle, pour chaque profession / ville / un intérêt particulier, qui soumirent ensuite leur version de rêve aux législateurs). Nous avons appris comment tous les cinémas en Thaïlande sont la propriété de seulement 2 ou 3 entreprises, dont deux sont liées et possèdent également tous les grands studios ; comment les producteurs indépendants sont taxés de substantiels « frais de détérioration des salles », une nouvelle invention votée, curieusement, par la fédération des producteurs (y compris la guilde des réalisateurs), présidée par le représentant d’une chaîne nationale de multiplexes. En d’autres termes, le propriétaire des salles dirige le syndicat des cinéastes. Nous ne pouvons espérer aucun renfort de l’industrie dans la lutte pour nos droits, et les cinéastes qui se battent sont blacklistés, de sorte que presque personne ne vient aux réunions.

Il est peu probable qu’un gouvernement militaire mette fin à la censure cinématographique, mais arrivèrent d’incroyablement bonnes nouvelles lorsque l’un des juges de la cour administrative annonça que Insects in the Backyard, l’autre film interdit poursuivi par les censeurs, n’était pas obscène, ne doit pas être interdit, et que les censeurs avaient violé les droits humains du cinéaste. Mais le Tribunal administratif ne fit pas de cadeau de Noël au cinéma thaïlandais. Le verdict du 25 décembre 2015 maintint sur l’interdiction sur Insects in the Backyard. Le réalisateur en a assez et ne fait pas appel du verdict, donc nous sommes les seuls désormais à nous battre. L’équipe a dû attendre ce verdict cinq ans. Jusqu’à présent, dans notre périple judiciaire, nous en avons attendu trois pour Shakespeare Must Die.

Le même musée a également organisé une réunion au sujet de la décriminalisation de la marijuana. En contraste total avec nos réunions, la salle débordait. A juste titre : ouverture d’esprit et chaleur, depuis des médecins parlant du cancer et du traitement du glaucome jusqu’à l’observateur dépéché par le gouvernement militaire (je n’ai jamais vu un lors de nos réunions solitaires, de toute évidence pas assez importantes). Les réunions de réforme du droit culturel ont été sinistres, haineuses et hantées de la futilité, fréquentées par de rares ennemis retranchés sur leurs positions.

À en juger donc, je pourrai bientôt fumer de l’herbe en face d’un policier, mais pas réaliser un film thaïlandais stone. Il est possible que la célèbre ganja thaï célèbre soit libre avant que le cinéma thaïlandais ne soit libéré.

Traduit de l’anglais par Nicole Brenez.
Nous remercions Jocelyne Saab et Philip Cheah.

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