— Bibliothèque idéale
Ben Rivers, l’effet de meute


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« I’m interested in the traces of human behavior that remain in places that have since been abandoned. I like the idea of ghost stories, not for any spiritual reason but the idea that history can remain in a place. »

Dans les années 20, au temps où il travaillait sur l’ornement de la masse, Kracauer se rend à Neubabelsberg pour y visiter les studios de la UFA, véritable ville en papier mâché, constituée de décors et d’accessoires de cinéma, lieu de tournage d’une superficie de 350 000 mètres carrés. Il y note ceci : « Certes, le monde y fait retour, tout le macrocosme semble même s’être rassemblé dans cette nouvelle arche de Noé : mais les choses qui se donnent rendez-vous ici n’appartiennent pas à la réalité. Ce sont des copies et des grimaces que l’on a arrachées au temps et mélangées pêle-mêle. Immobiles, elles attendent, de face pleines de signification, de dos pur néant. » Ce monde construit de toute pièce pour être filmé, malgré son entière disponibilité, garde un sens obtus et énigmatique. Il conjugue fééries et rebus. Il se tient entre le désert et l’oasis. Le décor d’une ville y est sans intérieure, fait de pure façade ; il condamne le passant, le visiteur, le spectateur, le figurant à une extériorité sans contraire, offrant un site inhabitable qui réunit pourtant tous les attraits de la carte postale touristique. Cela suffit-il à expliquer le charme inquiétant d’un décor ? En simulant le monde, il le nie. Tout y paraît faux, même un authentique mobilier. Qui entre en ces lieux devient aussitôt l’ombre de lui-même.

À l’évidence un décor se construit à partir d’un vide (un lieu vidé) et autour d’un vide (qu’il contient). Il le rend manifeste. L’inquiétante familiarité que l’on éprouve devant un décor tient sans doute au sentiment qu’il provoque d’un dépeuplement. Rien ne semble pouvoir aller contre ce sentiment : la foule bruyante et animée des figurants ne ferait même qu’aggraver cette dimension catastrophique du décor. C’est le cas avec la clameur d’une foule, où semble vibrer des milliers de voix, que l’on entend dans les rues de la maquette de Ben Rivers, dans sa vidéo We the people. Elle remplit de son vacarme le vide du décor filmé. Elle se fait menaçante, véhémente, houleuse. Elle reste insituable dans la suite des plans qui simule une fuite, une poursuite, une traque dans la ville assiégée. Aucune porte, aucune fenêtre ne résiste ni aux appels ni aux menaces d’une meute en furie qui s’amplifie, puis reflue avant de gronder plus loin. Les toits n’offrent pas d’abri sûr, les murs ne s’érigent pas en rempart face à ce tumulte qui se répand partout. L’immobilité désolée des bâtisses contraste fortement avec l’agitation effrénée du chahut sonore. Il semblerait que cette menace diffuse rendrait dans la réalité n’importe quelle ville à son simulacre. Elle produit à vrai dire un effet irréel. Mais bien que ces voix soient rêvées, et que le décor lui-même soit fantasmé, ces deux hallucinations ne se renforcent pas moins et accroissent mutuellement leur puissance évocatoire et invocatoire. C’est la prouesse de la vidéo de Ben Rivers de faire entendre ce qui reste étouffé et de donner l’illusion d’une profondeur historique à un décor qui ne connaît pas de présent. Seul un décor filmé comme décor peut faire résonner ces voix habituellement assourdies par la parole des acteurs, qui a le pouvoir étourdissant de tenir coi la foule des spectateurs, dans les salles obscurcies des théâtres et des cinémas.

 

Damien Guggenheim

Ben Rivers, We the people (2004, vidéo, 1min, 16mm, b/w)
Ben Rivers, Ways of Worldmaking, Mousse Publishing, 2018
Siegfried Kracauer, L’ornement de la masse, La Découverte, p.247
Elias Canetti, Masse et puissance, Tel Gallimard, 1966.

Ben Rivers (interview with William Rose, Vertigo Magazine, Volume 3, Issue 2, Summer 2006)

Présentation du livre :

Première monographie consacrée au travail de Ben Rivers, Ways of Worldmaking explore la diversité et l’ampleur de son œuvre à travers une documentation centrée sur une série d’expositions mettant à l’honneur le cinéaste expérimental britannique. Editée par Bettina Steinbrügge chez Mousse Publishing en 2018, cette monographie comprend des textes (en anglais) de Renee Gladman, Melissa Gronlund, Ed Halter, Andrea Picard, Mark von Schlegell et Jan Zalasiewicz.

Ben Rivers (né en 1972 à Somerset, Royaume-Uni, vit et travaille à Londres) est un réalisateur de films expérimentaux britannique.

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