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Interruption. Vrai, pas vrai.


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Yorgos Zois, Interruption, 110min, couleur, VO français / anglais, 2015 © Yorgos Zois / Homemade Films


Cher lecteur, chère lectrice,


Au moment où vous recevrez cette carte, le déconfinement aura commencé, comme si nos vies n’étaient qu’une vidéo en direct, interrompue momentanément à cause d’une mauvaise connexion :

« L’émission a été interrompue. Elle devrait reprendre incessamment. »

Comme le suggère le titre, Ιnterruption de Yorgos Zois parle aussi d’une interruption, celle d’une pièce de théâtre, et le film lui-même se déroule entièrement dans un espace confiné. Au départ, un groupe de jeunes interviennent lors de la pièce d’Orestie qui se déroule sur scène, arrêtent le spectacle, se présentent comme le chœur de la tragédie et invitent le public à les rejoindre. On voit que certain·e·s d’entre eux portent des armes, mais on ignore pourquoi. Tout se passe de manière subtile. Pourtant, un sentiment de malaise nous envahit, indéchiffrable. La confusion s’installe dans les regards des gens qui participent. Rien n’est nommé clairement. Tout est sous-entendu. Les specta·teur·trice·s monté·e·s volontairement sur scène suivent les directives d’un jeune homme qui mènera, désormais, l’action. Malgré la perplexité ressentie, les participant·e·s ne résistent pas à ses instructions. Malgré l’incompréhension, aucune révolte ne se manifeste. Il·elle·s se laissent guidé·e·s sans la moindre opposition.

Interruption est un film de fiction qui, pourtant, s’inspire d’un événement bien réel. Le 23 octobre 2002, une quarantaine de Tchétchènes armé·e·s ont envahi le théâtre Doubrovka de Moscou prenant en otage les centaines de spectateurs qui se trouvaient dans la salle. Or, pendant les toutes premières minutes de l’attaque, certain·e·s ont cru que tout cela faisait partie de la pièce. Il·elle·s sont resté·e·s calme.
C’est exactement ce moment de doute où réel et fiction se confondent, que Yorgos Zois laisse en suspens pendant presque toute la durée de son film. Et bien que la violence se dévoile par bribes, alors qu’elle devient visible, elle n’est pas évidente pour tou·te·s. Elle reste empreinte d’un doute, tant pour celles et ceux qui la voient que pour celles et ceux qui la subissent.

Pendant le film, le caractère principal, celui qui donne les ordres, pose la question suivante à une spectatrice montée sur scène : « Ce qui se passe ici c’est pour de vrai ou pas ? ». Elle répond. Mais à la place de sa réponse, que vous découvrirez dans le film, j’aimerais vous en proposer ici une autre, énoncée par Harold Pinter, une décennie plus tôt :

« En 1958 j’ai écrit la chose suivante :

“Il n’y a pas de distinctions tranchées entre ce qui est réel et ce qui est irréel, entre ce qui est vrai et ce qui est faux. Une chose n’est pas nécessairement vraie ou fausse ; elle peut être tout à la fois vraie et fausse.”

Je crois que ces pensées gardent tout leur sens et s’appliquent encore à l’exploration de la réalité à travers l’art. Donc, en tant qu’auteur, j’y souscris encore, mais en tant que citoyen je ne peux pas. En tant que citoyen, je dois demander : Qu’est-ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est faux ? »1Harold Pinter, Conférence Nobel. Art, vérité & politique, 2005. Disponible en ligne

Et si l’art peut ouvrir de nouvelles voies pour appréhender le réel, alors ce film de Yorgos Zois pourrait nous aider à répondre, tant comme spectateur·trice·s que comme citoyen·ne·s, à cette question qui se pose au présent.

Amitiés d’Athènes,

Eleni Tranouli


Yorgos Zois, né en 1982, est un réalisateur grec. Il a étudié les Mathématiques et les Sciences Physiques à NTUA et la Réalisation à UdK à Berlin. Après plusieurs courts métrages récompensés dans de nombreux festivals (Cannes, Venise, Rotterdam, Telluride, Palm Springs, Clermont Ferrand), il réalise en 2015 son premier long métrage, Interruption, sélectionné à la Mostra de Venise. Son dernier court métrage Third Kind (2018) a été présenté à la 57e édition de la Semaine de la Critique. Il fut également membre du Jury « Lion of the Future » au 74e édition du festival international du film de Venise. En 2019, il a reçu la bourse du programme Artworks de la fondation Stavros Niarchos (SNF).
Yorgos Zois


Eleni Tranouli est commissaire d’exposition et directrice créative indépendante. Elle s’intéresse à l’art comme expérience. Diplômée en Architecture, elle a obtenu un Master 2 en Études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université Paris 3 et elle a travaillé au sein de diverses institutions culturelles telles que l’Institut français d’Athènes, le Jeu de Paume à Paris et le Musée d’Art Moderne de New York (MoMA). Ses écrits ont accompagné des livres d’artistes, l’exposition Poétique(s) de l’inachèvement au Museo Reina Sofia, et ont été publiés dans Le Magazine du Jeu de Paume, La Furia Umana, Revista lumière et The International Journal of Screendance. En 2019, elle crée Kantharos Gatherings, un rendez-vous de dégustations de vins participatives, assurées par des artistes contemporains, dont la première édition a eu lieu à Dexamenes, membre du label Design Hotels.
Eleni Tranouli




Le magazine remercie Yorgos Zois pour son aimable autorisation, ainsi que les maisons de production Homemade Films & Pan Entertainment.

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Commentaires

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  • Niki Protopapa dit :

    Διακοπή.Αλήθεια ,όχι αλήθιεια…ποιό επίκαιρο απο ποτέ.
    Η αλήθεια είναι βίωμα ,είναι γνώση του φαινομένου μέσα απο
    συνειδητό πέρασμα.Η μη αλήθεια είναι ίσως το αποτύπωμα
    μιας υποτιθέμενης αλήθειας, ως αιτία αναθεώρησης γεγονότων
    η ως ένα διερχόμενο περαστικό φαινόμενο που η αφήγηση του
    περιγράφεται στη σφαίρα της φαντασίας .