— Bibliothèque idéale
Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse


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Vivian Maier ou la photographe qui n’en finissait pas de disparaître


Que nous apprend la vie d’un artiste sur son œuvre ? Que révèle la personne de chair, d’émotions et d’idiosyncrasies qui se cache derrière le créateur ? Certains critiques – comme Nelson Goodman – ne jurent que par la biographie des artistes pour expliquer leurs œuvres, mais que se passe-t-il lorsque cet artiste, si génial soit-il, est un presque-anonyme, un quidam qu’il faut mettre à jour ?

C’est le cas de Vivian Maier, dont le Jeu de Paume a été l’une des premières institutions publiques à exposer le travail en Europe. De Maier, on connaît l’incroyable histoire de la découverte de son œuvre, sauvée de justesse. Mais de son auteur, on ne sait presque rien. Plus de dix ans après la découverte de la photographe, l’écrivain Gaëlle Josse s’est enfin emparée du sujet. Qui est donc cette femme qui photographie inlassablement les choses et les gens autour d’elle, avec un talent indéniable, tous les jours de sa vie ? Dans Une femme en contre-jour, Gaëlle Josse part sur les traces de cette Vivian-là, la vraie, la personne derrière les photographies, l’humain derrière le génie.

On découvre alors un personnage bien réel, avec une famille (fantasque), des racines (multiples), un caractère (bien marqué), des obsessions (étranges, comme celle de tout garder, d’archiver sa vie jusqu’au moindre prospectus), que l’écriture de Gaëlle Josse rend palpable, proche, et l’on se sent enfin accéder à la vérité d’une existence.

Mais plus le roman avance, plus l’écrivain découvre son sujet, plus le mystère s’épaissit et plus l’œuvre de la photographe devient énigmatique. Car Vivian Maier semble avoir ce don de ne répondre à aucune attente, d’être une femme fondamentalement insaisissable, une femme multiple, qui ne laisse que des fragments, des incohérences et des contradictions. Les traces pourtant nombreuses qu’elle laisse de sa vie semblent narguer le lecteur, qui y cherche en vain une explication franche pour comprendre une démarche photographique exceptionnelle. « Faut-il avoir ce désir fou de dire le monde, de dire les êtres, les vies, chevillé à l’âme pour, durant des décennies, ne vivre que pour cela, ou par cela », écrit Gaëlle Josse, « c’est vertigineux, cela échappe à l’entendement. Tout au long de sa vie, Vivian Maier n’est qu’une vérité qui se dérobe. L’histoire d’un bouleversant effacement devant l’œuvre. » (p.141) Et nous restons effectivement sidérés devant le flou de la vie de la photographe.

Mais cet effacement est loin d’être frustrant, car ses photos y gagnent en magnétisme. Le titre du roman résume tout : on croit enfin voir Vivian Maier, finalement mise en pleine lumière, mais nous sommes en fait aveuglés par le contre-jour de l’aura de son œuvre, et elle nous échappe, encore une fois. Mais le chemin pour la perdre à nouveau aura été flamboyant, intense et riche : la lecture nous plonge dans le même état que ses photos. Une sorte de mélancolie assortie d’une fascination devant la virtuosité, non pas de la photographe, cette fois, mais de l’auteur, qui parvient à nous faire éprouver la fragilité de l’existence humaine et les implacables conséquences collectives des destins individuels.

La vie de Vivian Maier n’explique pas son œuvre. Mais elle illumine son travail qui est désormais, à jamais, enrichi par le mystère.



Camille Moreau




Rencontre avec Gaëlle Josse autour de Vivian Maier, le 28 mai 2019 au Jeu de Paume : plus d’infos
Gaëlle Josse, Une femme en contre-jour, Editions Noir sur Blanc – Notabilia, 2019, 160 pages.

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