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Pourquoi cette photographie ?


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Luigi Ghirri ; Vedute ; ciel ; sky ; electric ; wires ; Corse ; vacances

Luigi Ghirri, L’Île-Rousse, 1976. Extrait de la série Vedute © Succession Luigi Ghirri





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Pourquoi cette photographie, qui ne présente rien de décisif ni de notable ? Un pan de ciel bleu, de clairs nuages aux formes transitoires, et des câbles électriques qui strient le ciel de leurs fines lignes parallèles : une image qui échappe au régime du choc visuel et de l’événement. La question « pourquoi ? », dont on attend souvent qu’elle nous livre le sens d’une photographie réduite alors aux choses qu’elle montre, en devient caduque. Cette image est simplement là, sans raison, ce qui n’est pas une façon d’en dénoncer le caractère apparemment contingent ou arbitraire mais, au contraire, d’en assumer la pleine légitimité. Elle ne vient pas s’ajouter à un monde qui la précèderait, comme la conception mimétique de la photographie le laisserait croire : elle en est partie intégrante, toujours déjà là. Cette découpe du visible, devenue image sous le seul effet d’un œil placé derrière l’objectif, peut bien faire écho à ce que la vue seule nous livre, elle ne la redouble pas : elle constitue bien plutôt une modalité supplémentaire et tout aussi fondamentale de notre expérience du monde. Elle nous invite donc moins à sonder son ou ses pourquoi qu’à nous interroger sur les effets qu’elle produit, sur les relations qu’elle instaure entre elle et celui qui la regarde, éventuellement entre elle et celui qui l’a faite, parce que tous ces éléments ne forment qu’un seul et même plan ou ensemble, un seul et unique monde.

Cette photographie instaure dans le temps une sorte d’arrêt étrangement dynamique, une impression de tension calme et de légèreté, née de la simplicité avec laquelle les contraires s’y côtoient : d’un côté, le mouvement des nuages, de l’autre, leur relative permanence que soutiennent les câbles tendus ; d’un côté, des masses vaporeuses dont les formes s’excèdent au point de se dissoudre, de l’autre, des lignes droites donnant un cadre délicat à la fugacité des nuages. Cette configuration éphémère, stable et pourtant précaire, est-elle la métaphore de ce qu’est une image fixe d’un monde en mouvement, de la photographie en ce qu’elle offre un cadre de visibilité et d’intelligibilité à ce qui n’est toujours que formes en transition, formes au bord de l’informe ? À moins qu’il ne s’agisse que d’apprécier dans celle-ci la relation inédite qu’y créé un tel assemblage d’éléments hétérogènes, et de la soumettre au regard de chacun pour voir quels affects elle provoque, quelles idées elle suscite, quelles directions et quelles formes elle trace sur la carte intérieure de nos désirs et de nos pensées. Une telle image, en somme, n’a rien à montrer, au sens où elle s’effacerait en son contenu : elle est, en tant qu’image même, un acte, un objet et un lieu de pensée.



Étienne Helmer




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