— Entretien
Meeting Point #2
Dork Zabunyan
& Peter Szendy


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Peter Szendy – Ausculter les images

Peter Szendy « rajeunit » aujourd’hui la pensée des images, comme Baudelaire, en son temps, « [rajeunissait] le romantisme » selon Flaubert. Voilà en effet un philosophe qui renouvelle en profondeur notre rapport aux images – toutes les images : cinéma, télévision, internet, peinture, bande dessinée, etc. Le Supermarché du visible, paru cet automne chez Minuit, constitue un repère salutaire pour sonder notre monde contemporain saturé d’images. Plusieurs raisons expliquent l’importance d’un livre qu’on peut lire, de fait, comme un manuel de survie à l’âge d’une hyper-visibilité généralisée. En premier lieu, et il convient d’y insister pour éviter tout malentendu, les cheminements conceptuels proposés par Peter Szendy forment un réel antidote aux réflexions catastrophistes sur les effets présumés d’un visible en surrégime : effets de déréalisation – un trop-plein d’images engendrerait fatalement une perte de réel –, ou effets d’aliénation – la consommation d’une imagerie à grande échelle entraînerait forcément une aliénation des masses. Ces effets néfastes existent bien ici et ailleurs, avec des spécificités locales au niveau du globe (les stratégies de captation du regard peuvent varier d’un pays à un autre), mais il appartient au travail du philosophe d’esquisser une voix de sortie critique, ou de dessiner un pas de côté qui nous laisse entrevoir la possibilité d’autre chose. Cette possibilité s’incarne notamment dans le mouvement même de l’écriture de Peter Szendy. C’est là un trait caractéristique supplémentaire du Supermarché du visible : la conceptualité de son auteur y est immanente aux œuvres avec lesquelles elle interfère, et nos environnements d’images, aussi asphyxiants soient-ils, trouvent leur envers salvateur dans les espaces-temps construits par les cinéastes, de Robert Bresson aux Marx Brothers, de Jacques Tati à Brian De Palma. Szendy décrit et analyse leurs œuvres avec précision, tout en nous détournant – par de subtils tours et détours à l’intérieur des films –, de tous les mécanismes qui façonnent ou conditionnent nos manières de voir. Il n’y a pas d’ « organes immédiats » disait Karl Marx cité par Szendy ; il n’y a que des « organes sociaux » qui trouvent dans l’art des images mille façons de s’émanciper.

Une autre spécificité du Supermarché du visible en découle, qui élabore sobrement, sans prétendre avoir le dernier mot sur leur signification ultime, une politique des images. Une politique de l’auscultation des images, plus exactement, comme le formule Peter Szendy dans la conversation que nous avons eue avec lui, car il s’agit bien d’ausculter, tel un philosophe-médecin, le devenir marchand de ces images, leurs circulations à haute vitesse, les inventions cinématographiques dont elles font l’objet – dans l’optique, toujours, de révéler le moment où elles fonctionnent comme des contrepoints qui viennent rythmer, ponctuer, envelopper, voire « phraser » nos vies quotidiennes.

Dork Zabunyan

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Peter Szendy est philosophe et musicologue, maître de conférences à l’université de Paris Nanterre et conseiller pour la programmation de la Philharmonie de Paris. Peter Szendy a enseigné auparavant à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, tout en étant conseiller éditorial à l’Ircam de 1994 à 2001. Il est spécialisé dans l’esthétique de la musique, de la littérature, et du cinéma. Il est également l’auteur de livrets d’opéras ou d’œuvres vocales. Récemment, il a publié Le Supermarché du Visible. Essai d’iconomie, aux Éditions de Minuit, 2017.

Dork Zabunyan, directeur du laboratoire ESTCA — Esthétique, Sciences et Technologies du Cinéma et de l’Audiovisuel, est professeur en études cinématographiques à l’université Paris 8. Ses recherches portent sur le cinéma comme « art impur », et rencontrent divers sujets qui vont du cinéma documentaire aux jeux vidéo, du cinéma exposé aux relations entre cinéma et philosophie. Il collabore aux revues Trafic, artpress, Cahiers du cinéma ou encore Critique. Parmi ses principales publications : Foucault va au cinéma (Bayard 2011), Les Cinémas de Gilles Deleuze (Bayard 2011), Passages de l’histoire (Le Gac Press, 2013), et plus récemment L’insistance des luttes (De l’incident éditeur, 2016).