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“Le monde est beau”
Par Thomas Mann


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Die Welt ist schön, publié en 1928, est sans nul doute un livre devenu classique dans l’histoire de la photographie moderne en général et de la « Nouvelle Objectivité » en particulier. Avec Urformen der Kunst (Les formes originelles de l’art) de Blossfeldt et Antlitz der Zeit (Le Visage de ce temps) de Sander, il forme le canon indispensable de ce courant de la photographie moderne. Lors de sa publication, les réactions étaient pourtant partagées. On critiquait une esthétisation généralisée et le rapprochement jugé trop formel d’objets techniques, d’êtres vivants et de biens de consommation. Mais il y avait également des voix élogieuses qui voyaient dans cette collection de photographies une véritable « nouvelle vision » du monde. Ernst Toller, un écrivain de gauche, et Thomas Mann, qui faisait plutôt parti des conservateurs ont publié des articles ou comptes-rendus enthousiastes. Le texte de Mann, lauréat du prix Nobel de littérature en 1929, exprime une excellente impression de la nouveauté artistique du livre et nous permet de comprendre comment on a pu le percevoir à l’époque.

Bernd Stiegler, 2017


Dr. Thomas Mann
Munich, le 15.XI.28
Poschingerstr. 1

Très cher Monsieur Renger-Patzsch,
Je tenais à vous remercier pour votre aimable message du 3 novembre et à vous dire que je me suis empressé, dès le retour de mon dernier voyage, de rédiger le petit article au sujet de vos merveilleuses photographies. Je le mets immédiatement au courrier et, comme vous, j’espère sincèrement que le Berliner Illustrirte le publiera avant Noël.
Recevez toutes mes salutations et, à titre personnel, l’expression de mon admiration pour vos réalisations hors du commun !
Votre très dévoué
Thomas Mann


Le monde est beau.


Ce titre réjouissant n’est pas de moi. C’est celui d’un étonnant ouvrage illustré qui va paraître prochainement et dont j’ai pu prendre connaissance, ainsi que d’un second, son cousin, qui portera le nom de ma vieille ville natale, Lübeck, et renferme des vues de ses vénérables édifices alors que les instantanés et les études du premier balaient tous les domaines de la nature et de la vie. Des livres étonnants dont les vues attendries et précises invitent avec une remarquable modernité au même constat ravi que le titre de cet article puisqu’ils se composent de photographies.

Je sais les résistances de pruderie humaniste que suscite ce mot, mais je ne les partage pas. Je comprends l’hostilité teintée de conservatisme culturel et d’anti-machinisme à admettre par principe la photographie dans la sphère des arts de l’esprit, mais, en pratique, je suis peu enclin à m’y rallier et je saisis même l’occasion pour revendiquer en la matière une absence de préjugés quasi sacrilège. Technicisation de l’art : certes, le terme heurte, il évoque la décadence et l’abaissement de l’âme. Et si, tandis que l’âme succombe à la technique, la technique s’inventait une âme ? Si, par exemple, le gramophone, aujourd’hui élément rustique des tavernes, entamait une évolution qui en ferait un appareil d’une incontestable musicalité, qu’aucun musicien ne croiserait plus avec mépris ? Et le cinéma, ce dominateur, cet ensorceleur, ce ravisseur de l’âme des masses… Est-ce de l’art ? En est-il parfois ? Pourra-t-il en être ? Le débat est ouvert, mais je m’en préoccupe peu quand je m’abandonne à la fascination du spectateur, au charme inqualifiable, inclassable de ce phénomène de la vie moderne où le sensationnel brut et le spirituel se mêlent sans qu’on n’y trouve rien de blâmable. Et la photographie ? Ses progrès sont tels qu’il sera bientôt vain, qu’il est déjà vain dans certains cas, de la prendre de haut. L’évolution du portrait photographique vers le psychologique, le caractère et l’étude de type (sans parler de tout le raffinement de la technique artistique) saute aux yeux, et elle tire avantage de ce que la peinture se prête peu à l’art du portrait humain, contrainte qu’elle est de choisir généralement entre l’académisme et un hermétisme autoritaire. Il existe aujourd’hui dans le monde au moins deux photographes qui, à travers leurs œuvres, revendiquent sans le dire mais avec insistance le qualificatif d’artistes : l’un est Hoppé, de Londres, et commence à être connu en Allemagne, portraitiste d’une culture extraordinaire dont la série « Types de Londres », sélectionnée avec le plus grand soin et présentée avec éclat, offre à tout être épris d’humanité une mine d’études physionomiques débordantes de vie. C’est de l’autre qu’il sera question ici. Il s’agit d’Albert Renger-Patzsch, de Bad Harzburg, un maître, un chercheur et un trouveur, l’œil assoiffé de découvertes, à l’affût des visions avec cet amour exact et cette tendresse énergique que seul héberge un cœur d’artiste.

Il a vraiment fallu se montrer intransigeant au moment de choisir pour les lecteurs de ce journal, parmi la foule de ses clichés, les quelques épreuves qu’il serait possible de montrer. Les centres d’intérêt objectifs de ce virtuose du viseur sont multiples : la physionomie humaine n’y règne pas en maître, comme chez son homologue anglais, elle s’efface même devant un goût pour la nature morte concrète, l’étude zoologique et botanique, l’architecture et le paysage, et partout s’affirment une originalité et une sobre audace dans le choix des sujets et des points de vue, qui frappent et ravissent. Quel dommage de manquer de place pour la « Vanne de coupure de vapeur d’une machine à vapeur de 1 000 chevaux », pour l’enchanteresse orchidée sur sa tige, pour la rude et nette étude de cactus, pour la jeune et charmante forêt de hêtres, pour les verres de table et les natures mortes aux casseroles, pour d’autres vues médiévales de Lübeck et pour la précision aveuglante d’un maillage de filet de pêche qu’une femme porte à l’épaule ! Pour autant, les lecteurs de ces pages se régaleront devant une ville ancienne vue des airs, la perspective osée d’une voûte de nef d’église, les isolateurs fantomatiques d’un poste de transformation, les pains de pâte d’amande, le fringant poulain et les belles, les si belles mains humaines. On note ici et là des détails qui tranchent hardiment avec la masse – ce qui vaut aussi pour l’œuvre de cet homme, passionné à sa façon. Repérer un élément précis, objectif, dans l’agitation d’un univers d’apparences, le choisir, l’isoler, le valoriser, l’aiguiser, lui conférer un sens, une âme – l’art, l’artiste, je vous le demande, n’ont-ils jamais rien fait d’autre ?


Thomas Mann

Avec l’aimable autorisation de S. Fischer Verlag GmbH, Frankfurt am Main. Tous droits réservés S. Fischer Verlag GmbH, Frankfurt am Main.
Traduit de l’allemand par Philippe Mothe, 2017.



Exposition « Albert Renger-Patzsch. Les choses »
La sélection de la librairie
Table ronde “Il est inconcevable d’imaginer la vie moderne sans la photographie”

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