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“Objectifs”
d’Albert Renger-Patzsch


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La revue Das deutsche Lichtbild, fondée à la fin des années 1920 et paraissant une fois par an, était à l’époque la plus prestigieuse et la plus importante pour la communauté des photographes professionnels en Allemagne. Cette revue, qui s’adressait néanmoins à un large public, comprenait des essais proposés par les grandes signatures de l’époque au début du volume, puis une vaste sélection de photographies contemporaines et un long article souvent assez technique à la fin. Le tout était dominé par l’important corpus d’images – une véritable présentation de ce qui se passait dans le monde de la photographie d’alors.

Le texte « Objectifs » d’Albert Renger-Patzsch était l’un des essais « phares » de l’année 1929. Dans ce numéro, il côtoyait l’article programmatique de László Moholy-Nagy “Die beispiellose Fotografie”. Moholy, enseignant au prestigieux Bauhaus, était un représentant majeur de la « Nouvelle Vision » et d’une photographie résolument moderne. Son texte formule en quelques traits le programme d’une photographie encore à inventer qui serait une nouvelle vision du monde grâce à une esthétique d’avant-garde. Albert Renger-Patzsch, par contre, formule des « objectifs » beaucoup plus modestes en renvoyant la photographie à ses propres moyens et possibilités techniques. Pour lui, la question de savoir si la photographie est un art ou non ne se pose pas. Une photographie consciente de ses moyens serait de toute façon une photographie « moderne ». Bernd Stiegler, 2017




Objectifs


La photographie n’est pas majeure depuis bien longtemps. Les efforts déployés par de nombreux photographes talentueux pour égaler les beaux-arts avec les moyens de la photographie déterminent aujourd’hui encore largement, comme à l’époque où celle-ci n’en était qu’à ses balbutiements, le style de la photographie artistique.

L’art est parvenu à un tournant. Depuis le début du siècle se font jour des tentatives pour sortir des chemins battus et inventer de nouvelles lois.

Dans l’art des époques antérieures, l’intention de représentation a joué un rôle si ce n’est majeur, du moins important. Les principales motivations furent historiques, religieuses et littéraires, même si la tonalité dominante a pu changer d’une époque à l’autre. Seule la photographie est restée à la traîne de tous ces courants.

La photographie possède une technique propre et des moyens propres. Chercher avec ces moyens à obtenir les effets qui sont ceux de la peinture, c’est placer le photographe en conflit avec la vérité et la singularité de ses moyens, de son matériel, de sa technique. Et, de toute façon, les ressemblances avec les œuvres des beaux-arts qu’il serait susceptible d’atteindre ne seraient que purement superficielles.

Le secret d’une bonne photographie, laquelle peut posséder des qualités artistiques au même titre qu’une œuvre d’art classique, réside dans son réalisme. Pour [procurer] les impressions que l’on éprouve devant la nature, les plantes, les animaux, devant les œuvres des bâtisseurs et des sculpteurs, devant les créations des ingénieurs et des techniciens, nous possédons avec la photographie un outil sûr. Son aptitude à restituer la magie de la matière n’est pas encore appréciée à sa juste valeur. La structure du bois, de la pierre et du métal s’y trouve magnifiée dans sa singularité à un degré auquel ne pourront jamais accéder les moyens des beaux-arts. La photographie nous permet d’exprimer les notions de hauteur et de profondeur avec une précision admirable et, dans le domaine de l’analyse et de la restitution du plus rapide des mouvements, elle règne en maîtresse absolue.

Rendre justice par l’image aux réseaux de lignes strictes de la technique moderne, aux treillis aériens des grues et des ponts, au dynamisme des machines de mille chevaux, la photographie est sans doute la seule à pouvoir le faire.

Ce dont l’accusent ses partisans, en tout cas ceux du « style pictorialiste » – la reproduction mécanique de la forme –, fait ici sa supériorité sur tous les autres moyens d’expression. Le rendu absolument juste de la forme, la finesse de la gamme tonale depuis les éclats les plus vifs jusqu’aux ombres portées les plus profondes confèrent à un cliché photographique techniquement réussi la magie du vécu.

Laissons donc l’art aux artistes et efforçons-nous de créer, avec les moyens de la photographie, des images capables d’exister par leurs qualités photographiques – sans emprunter à l’art.

Albert Renger-Patzsch


Première publication in Das deutsche Lichtbild, Bruno Schulz (ed.), Berlin, 1927. Document original traduit avec l’aimable autorisation de Stiftung Ann und Jürgen Wilde. Pinakothek der Moderne, Munich / Courtesy The Getty Research Institute. Traduit de l’allemand par Philippe Mothe, 2017.
Visuel en page d’accueil : Albert Renger-Patzsch, Mechanismus der Faltung, 1962 [Mécanisme de plissement] Renger-Patzsch Archiv / Stiftung Ann und Jürgen Wilde, Pinakothek der Moderne, Munich © Albert Renger-Patzsch / Archiv Ann und Jürgen Wilde, Zülpich / ADAGP, Paris 2017.



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