— Entretien
Paz Errázuriz : une poétique de l’humain


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Errázuriz ; Chili ; Pinochet ; photographie

Paz Errázuriz, Dormidos V [Dormeurs V], 1979. De la série « Los Dormidos » [Les dormeurs]. Courtesy de l’artiste © Paz Errázuriz



La photographe chilienne Paz Errázuriz s’est entretenue avec Erika Goyarrola Olano, peu après la visite commentée de son exposition « Une poétique de l’humain », présentée par le Jeu de Paume aux Rencontres d’Arles.
Depuis la dictature de Pinochet, Paz Errázuriz n’a cessé de prendre des photographies qui dévoilent les sous-cultures du Chili dans toutes leurs aspérités tout en entrecroisant habilement les thèmes de l’art, du genre, de l’histoire et de la politique. Attachée à ses modèles, Errázuriz a passé des mois et parfois des années au sein de diverses communautés pour gagner leur confiance et étudier leur structures sociales. Sous la dictature, elle a réalisé des projets proscrits par la réglementation imposée par le régime militaire, osant se rendre dans des maisons closes clandestines, des foyers d’accueil, des services psychiatriques et des clubs de boxe où les femmes n’étaient pas les bienvenues.


Erika Goyarrola : Paz Errázuriz, merci d’avoir eu la gentillesse d’accepter cette interview. Nous sommes à l’Atelier de la Mécanique, devant votre exposition « Une poétique de l’humain », organisée par le Jeu de Paume et la Fundación MAPFRE dans le cadre des Rencontres photographiques d’Arles. Cette exposition est une rétrospective qui rassemble plus d’une centaine de photographies que vous avez réalisées entre les années 1970 et aujourd’hui.

Votre relation à la photographie est presque née par hasard. Vous êtes complètement autodidacte, car à l’époque, il était très difficile de trouver des formations et les écoles de photographie n’existaient pas au Chili. Vous étiez institutrice, vos élèves ont ainsi été le premier sujet de vos images. Le pays était alors encore en démocratie. Votre travail de l’époque le plus connu s’intitule La Manzana de Adán [La pomme d’Adam, 1990], qui s’intéresse à un groupe de travestis. Comment êtes-vous passé d’un sujet à l’autre, quelles ont été les étapes entre ces deux moments de votre carrière ?



Errázuriz ; Chili ; Pinochet ; photographie

Paz Errázuriz, Evelyn, La Palmera, Santiago [Evelyn, La Palmera, Santiago], 1983. De la série « La manzana de Adán » [La pomme d’Adam] Courtesy Galeria AFA, Santiago, Chili © Paz Errázuriz



Paz Errázuriz : En réalité, j’ai commencé la photographie après avoir été licenciée de mon poste d’institutrice, au moment du coup d’État de Pinochet. C’est à ce moment-là que j’ai pu me consacrer à la photographie. J’ai commencé par faire un livre pour enfant intitulé Amalia. Ce projet raconte un jour dans la vie d’une poule, avec des textes et des photos de ma création. Ensuite, j’ai gagné ma vie en faisant des portraits d’enfants et de leur famille. C’est grâce à cela que j’ai réalisé ma première série, qui n’a pas été La Manzana de Adán, mais El Circo [Le Cirque], consacrée aux petits cirques habituellement installés en périphérie des villes. J’y allais avec mes jeunes enfants, ce qui me permettait de travailler beaucoup plus facilement.

Très tôt, j’ai aussi fait partie d’un groupe de photographes indépendants, nous réalisions des photoreportages dans la rue. Politiquement, c’était assez engagé. Cela nous permettait un peu de faire de la résistance grâce à la photographie. Ce fut un apprentissage très important pour moi. C’est ce qui m’a permis de me sentir mieux armée pour évoluer dans un monde si répressif. J’ai ensuite travaillé avec un groupe de travestis prostitués, qui eux aussi subissaient une répression très dure. C’est un travail qui a duré au moins quatre ans, et c’est un des projets auquel je suis le plus attachée.


EG : Vos photographies permettent de retracer l’histoire du Chili, ou du moins, de voir une autre histoire du pays, comme c’est le cas dans cette exposition aux Rencontres d’Arles. Habituellement, vous êtes plus attirée par le portrait, grâce auquel on peut découvrir différents endroits, explorer les classes sociales, la politique. Vous faites très peu de paysage, en réalité.

PE : En effet, je n’avais pas trop le temps de faire des photos de paysage. Je fais un travail de recherche, je suis en quête de ma propre identité, dans mon propre pays et dans des mondes parallèles. C’est ça qui m’a réellement poussé à me tourner davantage vers les gens.


EG : Votre œuvre insiste sur des lieux qui se situent en marge du système, en se concentrant sur des minorités qui, comme vous le dites, sont en réalité une majorité. Vous refusez d’ailleurs d’utiliser le mot « marginal » pour éviter les connotations négatives.

PE : Oui. En tant que femme, je fais aussi partie d’une minorité, d’une population en marge, du moins jusqu’à aujourd’hui. Cela dépend évidemment du point de vue, mais parmi les photojournalistes, il y avait vraiment très peu de femmes à l’époque. C’est dans cette situation-là qu’on apprend à créer des relations et à susciter des rencontres.

Errázuriz ; Chili ; Pinochet ; photographie

Paz Errázuriz, Mujeres por la vida, [Femmes pour la vie], 1989. De la série « Protestas » [Manifestations]. Courtesy de l’artiste © Paz Errázuriz



EG : Être une femme sous la dictature ne devait en effet pas être facile. Comment avez-vous été confronté à cela, quel genre d’obstacles supplémentaires avez-vous dû affronter ?

PE : Oui, il y avait des obstacles, mais vous savez, on réussit quand même à s’en sortir, on finit par trouver les moyens de survivre.


EG : Vos photos démontrent un engagement politique face à la réalité chilienne de l’époque, comme on peut le voir dans vos images lors des premières années de la dictature. Par la suite, vous n’abandonnez d’ailleurs pas votre exploration de la marge, à l’écart du discours officiel et totalitaire. Vous essayez sans cesse de transgresser la norme. Comment votre travail était-il accueilli sous la dictature ? Avez-vous rencontré des oppositions ?

PE : Mon travail n’était tout simplement pas accueilli du tout ! [Rires] Et je m’y suis habituée. Cela m’a permis de me sentir très libre et de profiter d’une très grande indépendance. Les poètes, les écrivains et les artistes étaient des gens qu’il fallait éviter de fréquenter à l’époque. Pour moi, c’est donc assez surprenant d’avoir une rétrospective ici. Je ne suis pas habitué à ce que mon travail soit exposé, et encore moins à ce que ma personne le soit aussi.


EG : Même si le Chili ne vit plus sous la dictature, les photos de cette exposition et ce qu’elles revendiquent sont encore tout à fait d’actualité…

PE : Oui, je crois que c’est devenu une partie de notre histoire, la photographie a joué un rôle important pour témoigner de ces événements.


EG : Pour revenir à la manière dont vous faites face aux gens que vous photographiez, comment affrontez-vous ces sujets « en marge », dont le traitement peut être risqué sur le plan éthique ? Vos photos sont dénuées de voyeurisme, il n’y a aucune curiosité malsaine, on y voit au contraire une relation très respectueuse.

PE : Certaines séries demandent un travail d’enquête important, comme Los nómadas del mar [Les Nomades de la mer], sur les Kawésqars, une ethnie vivant à la pointe australe de la Patagonie, du côté chilien. Quand j’ai commencé à me rendre là-bas, j’ai trouvé très peu d’informations. Cette région était une vraie surprise. J’étais même scandalisé par le fait que personne ne s’y soit intéressé avant moi, à l’exception du père Martin Gusinde, un prêtre et anthropologue autrichien. Il est le seul à avoir traité des tribus Kawésqar et Yamana, et ses écrits remontent à plus d’un siècle, c’est tout de même incroyable. Se documenter n’était donc pas évident, les livres qui en parlaient n’étaient pas en espagnol, il n’y avait que très peu de bibliothèques… Ensuite, j’ai dû expliquer mon projet à ces tribus qui vivent dans des régions très isolées. Je ne voulais pas qu’elles craignent que mes photos soient irrespectueuses.

Dans tous mes travaux, et pas seulement celui-là, il très important que les personnes que je photographie comprennent parfaitement ce que je cherche à faire. Il faut que le dialogue soit constant, et je veux que cela puisse se voir dans mes photos. Pour moi, elles représentent aussi un portrait de moi, car en observant ces images, on peut imaginer le photographe qui se trouve derrière l’appareil.


EG : Vous avez déjà eu l’occasion d’expliquer que l’ensemble de votre œuvre peut en effet être vu comme une sorte d’autoportrait.

PE : Oui, j’ai constamment l’impression de faire mon propre portrait. Et c’est en fait très valorisant.


EG : Dans les portraits que vous faites, vous cherchez à sortir du point de vue du dominant, de l’ethnocentrisme de l’homme blanc qui regarde les cultures étrangères à travers le filtre de l’exotisme. Cela représente aussi un travail d’enquête et de compréhension des personnes considérable.

PE : Il y a aussi un peu d’improvisation. Je n’ai jamais travaillé à la chambre, et je n’ai pas non plus de studio, je ne fais jamais de photos en studio. Il y a donc toujours une part d’incertitude, je ne suis jamais sûr du résultat, si le point de vue est correct… Je me jette à l’eau, et voilà.


EG : À ce propos, quelle est selon vous la responsabilité qu’a le photographe dans l’actualité ?

PE : le plus important, c’est l’éthique. Pour moi, c’est fondamental. Je veux montrer aux gens que je les respecte. Je leur offre la photo, par exemple. Et souvent, cela ne leur plait pas non plus et je les déçois. Quand ils voient que c’est du noir et blanc, c’est déjà une déception pour eux. Les choses vont toujours en se compliquant [rires].

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Paz Errázuriz, Macarena, Santiago [Macarena, Santiago], 1987. De la série « La manzana de Adán » [La pomme d’Adam]. Courtesy de l’artiste © Paz Errázuriz



EG : Dans le livre La manzana de Adán, vous recueillez le témoignage des personnes que vous photographiez. C’est aussi une façon de ne pas vous imposer et de leur donner la parole, n’est-ce pas ?

PE : Oui, c’est vrai, mais il y a également une relation d’amitié qui se crée, et qui existe encore aujourd’hui avec Coral, le dernier survivant de ce groupe. C’est un très grand ami, même s’il est malade du sida. Mais nous avons toujours gardé le contact, malgré toutes ces années. Pour moi, c’est réconfortant. Cela fait longtemps que j’ai terminé cette série, c’est donc particulièrement émouvant. C’est la même chose avec les Kawésqars. Jusqu’à maintenant, j’ai toujours gardé un contact étroit avec eux. Je réalise d’ailleurs un reportage sur ce thème avec une amie cinéaste, nous y travaillons très sérieusement et nous avons déjà tourné une grande partie des images. Ce que je veux dire, c’est que j’ai toujours eu beaucoup de mal à conclure une série, car je m’attache aux gens. Je tiens à remercier ceux qui participent à mes projets, ils seront toujours les premiers à voir ces images.


EG : Vous avez travaillé sur un autre film, en plus de celui-là, n’est-ce pas ?

PE : Oui, il y a un autre petit film que l’on peut voir dans cette exposition. C’est très expérimental, car je ne suis pas réalisatrice. Mais pour moi, ce n’est pas nécessaire [rires], je n’avais pas d’autres choix que de le faire moi-même, comme c’est souvent le cas.


EG : Les femmes représentent un fil conducteur dans votre carrière, avec des projets comme Mujeres de Chile [Femmes du Chili] ou Vejez [Vieillesse]. Dans l’exposition d’Arles, on peut voir des portraits de femmes âgées intitulés Reina [Reine] ou Las juezas [Les Femmes juges]. Pourquoi ces titres ?

PE : C’est ainsi que je les vois, j’ai beaucoup d’empathie pour elles. Mon travail repose aussi sur le concept d’images latentes, ce concept propre à la photographie argentique. C’est un aspect que j’ai commencé à prendre en compte avec des photos de femmes qui se prostituaient. C’est un projet qui a duré très longtemps. Je suis même devenue la marraine d’un de ses enfants. Mais elles ont fini par me demander de jurer de ne jamais montrer ces photos. Ça a été quelque chose de très dur au début de ma carrière, il a fallu rester loyale.


EG : Et vous ne les avez jamais montrées ?

PE : Non, même si ces femmes ne figurent pas sur la photo.


EG : Dans Vejes, vous photographiez les corps nus de personnes âgées et d’une certaine manière, vous brisez un tabou sur cette époque de la vie. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

PE : À nouveau, je le vois avant tout comme un apprentissage, je m’identifie beaucoup à ces images. À l’époque, j’étais plus jeune, mais aujourd’hui, je pourrais très bien faire partie de ce groupe de femmes. Je n’osais pas faire mon autoportrait, c’était une manière de m’exprimer à travers quelqu’un d’autre. Le fait d’y parvenir m’a apporté un sentiment de liberté, j’étais très heureuse de pouvoir faire ces photos. Quand j’étais enfant, je n’ai jamais eu d’éducation par rapport au corps. Plusieurs générations entières de femmes n’ont absolument pas reçu d’éducation. Cela a donc été très instructif, un merveilleux moment pour moi. Comme une sorte de grand miroir.

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Paz Errázuriz, Infarto 29, Putaendo [Infarctus 29, Putaendo], 1994. De la série « El infarto del alma » [L’infarctus de l’âme]. Courtesy de l’artiste © Paz Errázuriz



EG : Vous avez aussi abordé le sujet des corps chez les personnes malades, comme avec El infarto del alma [L’Infarctus de l’âme], un projet que vous avez réalisé dans un hôpital psychiatrique.

PE : C’est également un projet qui me tient très à cœur. Dans cet hôpital, je faisais des portraits de toutes les personnes internées. Comme le projet a duré un certain temps, je me suis rendu compte que plusieurs d’entre elles formaient des couples, et que leur relation était tout à fait stable. Je me suis demandé pourquoi ce fait était passé sous silence. Alors j’ai poursuivi mon travail dans ce sens, en m’intéressant aux couples de l’hôpital psychiatrique. Et cela a été une très belle expérience pour eux. Figurez-vous que tous voulaient se marier, mais ils n’en avaient pas le droit.

J’ai ensuite collaboré avec mon amie Diamela Eltit, une grande écrivaine, pour que cela prenne la forme d’un livre, une très belle réalisation. Quand j’ai installé l’exposition dans l’hôpital pour la montrer aux patients, il s’est produit quelque chose d’assez fascinant. Quand je leur offrais leur photo, ils la mettaient précieusement de côté, sous protection. À leurs yeux, c’était comme une sorte de certificat de mariage. Je n’ai pas pu leur offrir plus, car les cadeaux sont interdits dans cette institution. C’est le protocole, probablement pour éviter les jalousies.

Il y a trois semaines, nous avons sorti la quatrième édition de ce livre. C’est incroyable que ce projet ait vécu si longtemps. C’est une grande satisfaction pour moi.


EG : Vous avez aussi fait des portraits dans des maisons de retraite. Dans votre travail, on peut déceler une certaine obsession pour le passage du temps, de l’enfance, avec la série El circo [Le Cirque], jusqu’aux personnes âgées.

Paz Errázuriz, Miss Piggy II, Santiago [Miss Piggy II, Santiago], 1984. De la série « El circo » [Le cirque]. Courtesy de l’artiste © Paz Errázuriz

PE : C’est vrai, il y a une chronologie assez claire dans mon travail. J’essaye en quelque sorte de m’approcher de la mort grâce à la photographie. C’est une chose dont je suis très consciente actuellement.


EG : Le fait d’être autodidacte a-t-il été une difficulté en termes de références photographiques ? Y a-t-il eu des photographes que vous avez découverts plus tard, avec lesquels vous vous identifiez d’une certaine manière ?

PE : Oui, au début, je ne connaissais rien à l’histoire de la photographie. Évidemment, Internet n’existait pas encore, et il était très difficile de trouver des bibliothèques avec des livres sur le sujet. Ce n’est que bien plus tard que j’ai commencé à me retrouver chez plusieurs photographes, et que je me suis beaucoup intéressée à leurs travaux. Josef Koudelka, Diane Arbus et bien d’autres femmes photographes, par exemple. J’ai aussi beaucoup étudié la peinture. Et très tôt, j’ai eu l’occasion d’avoir accès à quelques photos de Sergio Larraín, un photographe chilien bien connu pour avoir fait partie de Magnum. J’avais donc quand même quelques pistes. Il y a toujours quelque chose d’universel que l’on retrouve chez ces photographes et sur lequel on peut s’appuyer.


EG : Je vous remercie de m’avoir accordé cette interview, et j’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir !

PE : merci !




Traduction de l’espagnol au français : Aurélien Ivars
Érika Goyarrola est historienne de la photographie et commissaire d’exposition. Elle est docteure en Histoire de l’art à l’Université Pompeu Fabra après une thèse intitulée « Auto-referencialité dans la Photographie Contemporaine : Francesca Woodman, Antoine d’Agata et Alberto García-Alix ».



Téléchargez gratuitement le livret de la traduction française des textes du catalogue : Paz Errázuriz – FR

Plus d’infos sur l’exposition
Paz Errazuriz: “Survey” / Aperture Foundation
Paz Errázuriz, lauréate du prix Madame Figaro