— Entretien
Un entretien avec Valérie Jouve


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Valérie Jouve — Sans titre (Les Figures avec Tania Carl), 2011-2012
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

English version

Marta Gili — Tu as étudié l’anthropologie et la sociologie avant de suivre l’enseignement de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles. Comment es-tu venue à la photographie ? Comment s’est opéré le passage entre ces disciplines ?

Valérie Jouve — Dans le cadre de mon cursus en anthropologie, la recherche que j’ai menée dans la banlieue lyonnaise (à La Mulatière et dans le grand ensemble des Minguettes à Vénissieux) interrogeait la notion de « deuxième génération issue de l’immigration ». Plutôt que de souligner l’appartenance d’individus à une double culture, cette désignation assimilait leur histoire à celle de leurs parents d’origine étrangère et les figeait dans l’idée qu’ils devaient, paradoxalement, s’adapter à la culture du pays même où ils étaient nés. L’un de mes professeurs de sociologie m’a fait remarquer que les clichés que j’avais pris pour illustrer ce mémoire perturbaient mon analyse parce que je photographiais toutes ces personnes dans leur singularité et, par conséquent, «hors cadre». Les entretiens que j’avais réalisés avec elles m’avaient confrontée à des personnalités et des mentalités qui sortaient totalement du cadre de cette deuxième génération théorique, ce qui entrait en résonance avec mon histoire personnelle. J’ai moi-même grandi dans une cité de la banlieue de Saint-Étienne, creuset de mixité, et nous partagions des valeurs populaires au-delà de nos différences ethniques. La rencontre avec ces gens me renvoyait donc à des imaginaires qui dépassaient le strict cadre social. C’est une dimension que j’allais explorer plus tard avec mes Personnages, qui constituent autant de tentatives de déplacement des a priori : la puissance de la figure tient à la singularité de sa présence, de sa manière d’être, indépendamment de son statut ou de son origine sociale.

Ces premiers contacts avec la photographie ainsi que mes lectures — en particulier de Michel Foucault — m’ont permis de comprendre que je cherchais précisément à questionner les limites de la science anthropologique qui, avec sa soeur un peu obligée, la sociologie, demeurent à l’origine de la classification moderne des sociétés. L’enquête sociologique tend vers un résultat argumenté et une conclusion en forme de synthèse. Or je ne vois que du mouvement dans le vivant ; du changement, une transformation ininterrompue. À travers l’image, je tente de déjouer les réponses, d’ébranler les explications logiques des sciences humaines mais aussi de créer un rapport moins figé au monde, de trouver un langage plus apte à exprimer mon rapport à celui-ci, un peu plus poétique. De l’enquête sociologique, je n’ai finalement retenu que la méthodologie ; les entretiens ont pris la forme de conversations avec les personnes photographiées, qui sont souvent partie prenante de mon travail.

Valérie Jouve — Sans titre (Les Personnages avec E.K.), 1997-1998
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

Pia Viewing — Tu inities ton œuvre photographique à la fin des années 1980 à Saint-Étienne, où tu saisis des lieux marqués par l’abandon de l’industrialisation: la fin d’une époque. Du fait du noir et blanc et, également, de la pose des individus dans leurs activités quotidiennes, tes premiers travaux s’apparentent encore beaucoup au documentaire. Le travail collaboratif avec tes « modèles » apparaît dès ces premières recherches.

VJ — Entre 1987 et 1990, dans le cadre de mes études à Arles, j’effectue un travail au coeur du bassin minier de Saint-Étienne, de la population, des quartiers, des bâtiments… La mise en scène est encore minimale : les gens se sont prêtés au jeu de rôle en ouvrant une porte, en s’accoudant à un muret, en descendant un escalier… Plutôt que de « modèles », je préfère parler de «personnages» car il s’agit d’acteurs qui incarnent une idée. Ici, déjà, les actions des corps questionnent les lieux, l’espace, de même que le désir de faire vivre physiquement les corps avec les bâtiments est manifeste.

MG — Les préoccupations qui deviendront des constantes dans ta pratique semblent ainsi se formuler très tôt : œuvrer en dehors des cadres établis, évoquer les rapports invisibles qui se tissent avec l’autre dans le contexte d’une collaboration, sonder la force et l’ambiguïté du dialogue entre le corps et l’architecture.

VJ — Oui, j’ai toujours été obsédée par l’alchimie qui s’opère entre l’autre et soi-même, entre l’espace et la figure, entre le collectif et l’individu. Dans ces mêmes années, au cours de l’été 1988, la sociologue Albane Fayolle m’a demandé d’accompagner le travail qu’elle avait entrepris au sein d’un bureau d’urbanisme sur Nemausus — ensemble de logements sociaux conçu par l’architecte Jean Nouvel à Nîmes — par des portraits d’habitants sur leur lieu de vie. La mission consistait surtout à observer comment ces habitants s’adaptaient à cette architecture particulière. Il s’agit d’un travail de commande que je ne situe pas au même plan que mes autres travaux, mais c’est à ce moment-là que j’ai commencé à envisager une conception différente du portrait photographique et que les figures se sont mises à converser avec l’espace. Le portrait traditionnel insiste sur une identité, or je sentais que je souhaitais davantage placer un corps d’individus face au corps de ce bâtiment. J’ai ainsi mis en scène les habitants, je voulais que notre collaboration traduise l’échange le plus juste avec l’architecture ; je ne leur demandais pas de sourire s’ils n’en avaient pas envie, mais juste de prendre le temps d’être là.

PV — Dès le début des années 1990, ta démarche artistique s’appuie plus fortement sur la mise en scène. À cette époque, l’utilisation de la pellicule couleur est déjà totalement intégrée. On perçoit dans tes images un intérêt croissant pour une forme de narration où s’intensifient la présence et l’expressivité de la figure, notamment dans le corpus Sans titre (Les Personnages).

VJ — C’est ce que la couleur semble avoir entraîné, mais cela n’était pas mon intention de départ, ce n’était pas conscient. J’avais adopté naturellement le noir et blanc pour aborder la ville minière de Saint-Étienne, qui me semblait tournée vers son passé industriel. Le noir et blanc renforçait cet aspect passéiste, renvoyait à l’ambiance de la ville noire du XIXe siècle.

Valérie Jouve – Sans titre (Les Situations), 1997-1999
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

J’ai opté pour la couleur quand j’ai dépassé l’idée qu’elle induisait nécessairement une intention esthétique. À l’époque, de nombreux photographes l’utilisaient en tant que telle, jusqu’à saturation des tons. Or mon intérêt pour l’image est éloigné de ces préoccupations-là. Mes premiers essais en couleur datent de 1988 et correspondent à trois photographies représentant chacune un bâtiment des mines à Saint-Étienne. Étrangement, elles ont comme un voile grisé, leurs couleurs sont éteintes, comme si la poussière des mines déteignait sur la lumière, ainsi que me l’a fait remarquer un jour une Stéphanoise. Aujourd’hui encore, mes images sont un peu habitées de ces tonalités, imprégnées de cette lumière légèrement cyanée. Dès lors que je me suis rendu compte que je pouvais neutraliser son caractère clinquant, la couleur m’a fait moins peur. Elle m’a aussi permis de sortir de cette dimension passéiste.

PV — Dans Les Personnages, la figure est présentée à échelle quasi réelle, cadrée assez serrée dans un lieu qui se déploie en arrière-plan. La relation entre figure et fond est troublante car le corps cherche à s’arracher à cet environnement — très souvent urbain —, à s’en détacher : chaque «personnage» fait événement car il déclenche une situation individuelle et singulière. Il trouble littéralement le spectateur par son attitude, par ses gestes ou par la position de son corps. Qu’il soit de face, de profil ou de dos, il lui propose une confrontation.

Valérie Jouve — Sans titre (Les Personnages avec Josette), 1991-1995
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

VJLes Personnages sont nés avec Josette en 1991 à Marseille, où j’ai vécu pendant près de dix ans. Cette image inaugurale a marqué l’aboutissement d’une recherche de plusieurs années entamée à Saint-Étienne : le corps s’affirme ici très nettement dans sa singularité. Je ressentais que la physicalité et la corporalité de l’image fonctionnaient. Les poses chorégraphiques qui caractérisent Les Personnages relèvent moins du comportement que de l’attitude : le comportement se définit au sein du groupe, répond à un jeu de codifications, alors que l’attitude est un positionnement personnel face au monde. Au début, je choisissais les personnes pour leur capacité à incarner une idée de résistance face à l’environnement et à la normalisation des lieux urbains. Le langage chorégraphique m’a permis de dessiner un espace de liberté, de réinvestir la ville en tant que lieu à habiter, d’explorer des façons alternatives de l’occuper. L’enjeu principal de ma démarche artistique était alors de produire du mouvement avec la photographie, une rythmique, une dynamique, une sonorité au sens musical du terme. Je n’avais pas encore le cinéma à l’esprit, même si je pensais déjà les images ensemble. Je cherchais à rendre tangibles la tonalité, l’énergie, la vivacité de la ville plus qu’à en proposer une description.

Valérie Jouve — Les Sorties de bureaux, détails, 1998-2002
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

MG — La chorégraphie est centrale dans ton œuvre jusqu’au début des années 2000. Les Sorties de bureau résultent notamment de l’enregistrement du mouvement machinal de corps quittant leur lieu de travail. Cette série m’évoque une vidéo réalisée en 2006 par Harun Farocki, Arbeiter verlassen die Fabrik in elf Jahrzehnten [Sorties d’usine en onze décennies]. Les différents moniteurs qui la composent diffusent chacun un film de cinéaste ou d’anonyme qui documente la sortie de l’usine, le déplacement de corps hors d’un espace formaté.

VJ — Quand j’habitais Marseille, j’ai côtoyé beaucoup de danseurs par le biais de « marseille objectif DansE » et vu de nombreux spectacles, de Pina Bausch à Meredith Monk, en passant par Trisha Brown, qui est la chorégraphe qui m’a le plus impressionnée : elle faisait totalement corps avec l’espace ! Il est vrai que, dans Les Sorties de bureau, une chorégraphie de la normalisation s’opère par la rythmique des corps, que j’ai décontextualisés pour exagérer cette objectivation. Lorsque j’ai effectué les prises de vue devant les immeubles de quartiers d’affaire à Paris (à La Défense) et à New York (aux alentours des Twin Towers, avant leur destruction), j’ai trouvé le spectacle assez étrange parce que les gens qui quittent leur bureau ne semblent pas là, dans leur corps, comme si dans leur tête ils étaient encore à l’intérieur du bâtiment. Pour pouvoir me concentrer sur cette idée simple, j’ai éliminé les éléments d’architecture car je trouvais qu’ils lissaient la brutalité de cette réalité en décrivant le contexte. Le fond gris sur lequel j’ai placé les figures était suffisant pour restituer l’atmosphère des bureaux, qui sont essentiellement des architectures assez grises, de verre et de miroirs. Dans mon travail, je cherche à transmettre un ressenti, quelque chose à ressentir plutôt qu’à comprendre. C’est pourquoi la chorégraphie, la musicalité, au sens rythmique, sont premières dans beaucoup de mes compositions. Ces dernières années, mes images se sont apaisées pour laisser place à une dimension plus contemplative, mais la danse, la musique, sont toujours aussi importantes pour moi.

Valérie Jouve — Sans titre (Les Façades), 2000-2002
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

PV — De ton inlassable exploration des relations entre la figure et l’espace urbain résultent plusieurs corpus au nombre desquels figurent Les Personnages, Les Situations ou encore Les Façades. Ces corpus demeurent en constante évolution tant parce que tu continues de les alimenter que parce que tu les rejoues sans cesse dans l’espace de l’exposition. De ce point de vue, la série photographique circonscrite dans le temps est étrangère à ta démarche.

VJ — Oui, j’aime l’idée du corpus. C’est un « corps d’images » que je réalise. Chaque corpus est intitulé Sans titre, suivi d’une forme d’identification entre parenthèses : Les Personnages, Les SituationsLes Façades, Les Passants, La Rue, Les Arbres… Dans les années 1990, mon œuvre s’est nettement structurée autour de ces différents sujets. Et un autre espace, celui du montage, s’est construit dans le moment de la monstration du travail. Une forme de narration — au sens très large du terme — s’est créée à travers cette juxtaposition de photographies issues de divers corpus. Dès ma première exposition au musée d’Art contemporain de Marseille, en 1995, le montage intervient : j’éprouve le besoin d’assembler mes images pour habiter l’espace et tisser un imaginaire de l’utopie. Tous ces éléments se nourrissent les uns les autres, se combinent pour offrir un lieu du regard où notre monde se déploie sans que rien ne nous soit donné à comprendre. Il s’agit juste de sentir, de se projeter et surtout de se laisser emmener.

Dans mon travail, l’image n’est pas ancrée seulement dans l’instant où je l’ai réalisée. Elle n’est pas non plus figée dans le sens où elle peut être réinterprétée à la lumière d’autres images. J’aime la capacité des images à habiter l’espace physique et mental sur la durée : leur intemporalité leur permet d’évoluer dans le dialogue qu’elles tissent entre elles. Des photos que je reconvoque dix ans après acquièrent ainsi une nouvelle présence dans l’exposition.

Valérie Jouve — Sans titre (Les Paysages), 2009
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

Mon travail photographique est, depuis le début, un projet sur le rapport de l’être humain à sa ville, à son espace de vie entendu au sens très large : notre espace de vie. Chaque image, chaque corpus accompagne la réflexion sur nos villes et notre relation à elles. La ville a une importance fondamentale pour moi car elle est l’incarnation même de la présence humaine sur Terre, bien que depuis quelques années je pense l’espace en termes plus intimes, avec Les Arbres par exemple.

PV — Les lieux que tu photographies sont toujours des espaces habités. En ce sens, le corps y est omniprésent même s’il n’est pas représenté dans l’image. Par exemple, Sans titre (Les Façades) (1997-1998) constitue moins une interrogation sur l’anonymat urbain que sur l’organisation spatiale de la ville moderne. La juxtaposition, par montage, des plans verticaux de façades d’immeubles véhicule une sensation physique d’enfermement, d’écrasement et l’oppression que tout un chacun peut éprouver dans la ville mais dont une prise de vue unique n’aurait suffi à rendre compte. Ainsi ta propre expérience émotionnelle des lieux sert de fondement à ta réflexion sur l’espace urbain et les manières de l’habiter.

À gauche : Valérie Jouve — Sans titre (Les Personnages avec Andrea Keen), 1994-1995
Collection Musée d’Art moderne de la Ville de Paris © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2015
À droite : Valérie Jouve — Sans titre (Les Paysages), 2004
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

MG — Ton travail, en effet, s’élabore dans une tension entre l’intime et l’extérieur. Dans son ouvrage Mirrors and Windows, John Szarkowski distingue deux orientations chez les protagonistes de la « nouvelle photographie » américaine des années 1960 et 1970 : celle qui use de la photographie comme d’un miroir où l’artiste projette sa vision subjective du monde, et celle qui en fait une fenêtre pour explorer la réalité. Je crois que tu ne procèdes pas de l’une ou l’autre de ces approches, mais des deux à la fois, que tu te places de façon très subtile dans cet entre-deux.

VJ — Je cherche à évoquer une certaine intensité du monde vivant, à construire une image mentale au sens d’un espace de projection. L’image mentale est ce qui vient après la vision, c’est une sorte d’écho d’images qui nous restent à l’esprit et qui prennent sens dès lors qu’on se les approprie. J’ai beaucoup étudié Maurice Merleau-Ponty à une période où, précisément, je m’interrogeais sur la capacité de la photographie à relayer la puissance du vivant, que le visible est insuffisant à transmettre. Comment l’image pourrait-elle reconstruire, recomposer ce que le mental, l’invisible, fabrique ?

C’est bien en termes de passage du visible à l’invisible que je travaille mes images. Mon œuvre se rattache au documentaire dans le sens où le sujet dirige mes choix esthétiques. J’accompagne ce que m’offre la réalité. Cependant, l’intention tire vers le récit, car c’est la capacité de l’image à produire du sens à partir du réel représenté qui m’intéresse. En effet, pour moi, l’image offre un support à l’imaginaire. C’est pourquoi j’aime maintenir les lieux que je photographie dans une sorte d’indétermination, afin de réinvestir leurs possibles. De même, à l’échelle de mes accrochages, je recherche une rythmique des plans donnant la sensation d’un lieu indéterminé. L’ensemble construit un espace narratif dans lequel le spectateur est acteur. Ce lieu de l’image, du regard, permet de se projeter dans un espace à habiter débarrassé des contingences sociales. C’est une sorte d’existentialisme à expérimenter.

Valérie Jouve — Sans titre (La Rue), 2003
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

PV — Dans l’œuvre intitulée Sans titre (Les Situations) (1997-1999), on peut observer que l’espace même de l’image a été travaillé : la perspective de l’optique photographique est tronquée, faisant indirectement référence au traitement de l’espace pictural du Quattrocento. Par le procédé du montage, les voitures se superposent presque les unes sur les autres, donnant une sensation de densité, de contrainte et de conditionnement.

Valérie Jouve — Sans titre (Les Situations), 1997-1999
Centre National des Arts Plastiques, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2015

VJ — Ce sont davantage les peintres que les photographes qui m’ont aidée dans ma démarche ! Mon amour de la peinture est né avec la découverte des primitifs italiens et de leur capacité à recréer une sensation d’échelle humaine : il ne s’agit pas d’une échelle rationnelle, mais d’une échelle plus affective qui me semble davantage à même de transmettre notre ressenti de la réalité. J’aime ces peintres parce qu’ils ont rendu la physicalité des lieux. Les recherches des mouvements qui leur ont succédé se sont orientées vers l’ordonnancement du monde, la rationalisation du cadre, l’illusion de l’espace représenté ; ce sont des problématiques qui me touchent moins.

La nécessité pour moi de malmener la perspective illusionniste en tant que seule représentation exacte du monde constitue un point de départ de mon travail. Une prise de vue photographique unique n’offre qu’une seule perspective qui, souvent, me paraît insuffisante à faire ressentir les enjeux liés aux espaces que je désire souligner. La photographie ne représente pas ce que l’on vit : elle lisse, elle met la réalité à plat et parfois vide son sens ou l’épuise. Le format de la chambre, qui est mon outil de prédilection, me donne la possibilité de déjouer l’espace perspectiviste de l’optique photographique pour créer un rapport de plans successifs.

MG — C’est aussi précisément pour contourner l’uniformisation de la réalité que tu te sers du montage qui, outre la mise en présence de différentes photographies lors de l’accrochage d’une exposition, se rapporte aussi pour toi à la création d’une image à partir de
plusieurs prises de vue.

VJ — C’est le cas, par exemple, de Sans titre (Les Situations) (1997–1999), qui réunit des personnes photographiées séparément alors qu’elles étaient chacune en attente de traverser la rue. J’ai pris ces clichés à deux niveaux de la 50e rue à New York, à Broadway et à Park Avenue, quartiers proches mais dont les populations ne se mélangent pas. Les passages piétons correspondent à ces moments où les corps se croisent sans se toucher, sans interagir, le genre de situations générées par nos villes qui m’ont toujours semblé étrangères à la nature humaine… En travaillant l’image de l’intérieur, par le montage, un glissement s’est opéré et le sens que je souhaitais obtenir s’est précisé : l’image est devenue le reflet de la tension de ces corps. Le spectateur ne sait pas très précisément d’où vient cette tension car il ignore que les deux populations proviennent de classes sociales différentes. Ce ne sont pas les mêmes mondes, et j’aime pouvoir les confronter à travers les images. L’écrivain américain Jim Harrison a lancé un jour à un journaliste : « Parce que vous croyez, vous, qu’il n’y a qu’un seul monde ? »

J’ai utilisé le montage dans plusieurs de mes images sans que cela ne devienne systématique : chez moi, l’exception est de règle, malgré cette impression de classification des sujets. Les premiers Personnages, réalisés avant l’existence du numérique, ont souvent été pris pour des « collages ». Pourtant, il ne s’agit pas de montages, ils sont tous issus d’un travail réalisé à la chambre. Parmi ce corpus, seul Sans titre (Les Personnages avec Marie Mendy) (1994–1996) est un montage. La figure a été introduite par un procédé d’internégatifs. Je l’avais photographiée sur le chantier du centre commercial du Grand Littoral à Marseille. Mais, dans l’image originale, Marie, Sénégalaise, devenait sur ce fond de terre remuée une Africaine dans une nature de désert, un vrai stéréotype… Je voulais conserver la spontanéité de son rire, mais il me paraissait nécessaire de le transposer dans un monde plus contemporain. Marie et moi avons beaucoup discuté, puis nous avons choisi ensemble le lieu de l’image finale, qui cependant maintient la confusion spatiale chère à ma démarche.

Valérie Jouve — Sans titre (Les Personnages avec Marie Mendy), 1994-1996
Collection FRAC Île-de-France © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2015

PV — Le personnage est très expressif. Il jaillit de cette femme une force de vie « féroce », de résistance majestueuse.

VJ — La photographie peut être un peu magique par moments, tel un cadeau ; un imprévu permet de dépasser l’idée de départ. Cette image incarne une situation qui était crédible — on riait vraiment —, mais elle n’est pas du tout un instantané : le corps de Marie était immobile. En revanche, l’image ne fabrique pas ce personnage, Marie est cette personne, cette force, cette résistance dont tu parles.

PV — La notion de corps, de corporalité irrigue toute ton œuvre. Avec Les Arbres et Les Figures que tu as réalisés entre 2006 et 2008, elle se pose en d’autres termes qu’antérieurement. À la différence des Personnages, par exemple, ici le sujet se dresse ancré dans le sol, enraciné fermement dans son milieu, acquérant davantage de volume, d’épaisseur et de présence. Tu traites Les Arbres comme les figures, ils ont du corps.

Valérie Jouve — Sans titre (Les Arbres), 2006
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

VJ — J’ai fait mes premiers portraits d’arbres dans le cadre d’une résidence au centre d’art de Vénissieux, en 2003. Je me sentais culturellement proche de cette ville, ayant grandi et suivi des études dans la même région. Les arbres me sont apparus de façon évidente comme des personnages, ils étaient des marqueurs d’espaces autour desquels s’articulaient les parcelles de chaque propriété. Plutôt que de photographier le quartier ouvrier de la cité Berliet à la manière de Bernd et Hilla Becher, en individualisant chaque façade de maison par un cliché, l’envie de répondre à la commande qui m’avait été faite par les arbres s’est naturellement dessinée. Ils possédaient cette puissance, surtout en cette période de l’année : le bois très lisse des platanes devenait argenté sous le soleil automnal, une magie comme la vie peut en créer !

Depuis Les Arbres, ma façon de concevoir le travail photographique évolue : je prends de la distance, je suis moins volontariste dans la convocation du mouvement et la mise en scène, je laisse entrer l’autre à sa manière. La construction d’une image n’est plus nécessairement liée à la volonté d’accompagner une dynamique urbaine mais à un désir d’offrir un espace de contemplation. J’ai pris conscience qu’une présence pouvait être forte sans théâtralité et que la notion de résistance s’en trouvait également redoublée. Même les murs sont des corps ! C’est l’histoire qui les a pétris d’humanité, je sens qu’ils sont le réceptacle de toutes les vies qu’ils ont entourées et j’essaie de le faire sentir autant par l’image elle-même que par le contexte que je leur donne. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai conçu Les Compositions.

Valérie Jouve — Composition # 1, 2007-2009
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

Aujourd’hui, je veux aller vers quelque chose d’essentiel, prendre le temps de l’observation en solitaire. Du point de vue formel, les images évoquent des moments de recueillement, qui ouvrent des questionnements plus «cosmologiques». Je souhaite montrer que le monde nous est peut-être encore familier.

MG — La participation des personnes à l’élaboration de l’œuvre a-t-elle aussi évolué ?

VJ — Ma collaboration avec ces gens a pu prendre différentes formes au fil du temps, mais elle n’a pas beaucoup changé. Elle concerne toujours la décision que l’on prend à deux ou à plusieurs pour représenter une idée, une pensée du monde. Parfois, c’est la relation avec les personnes qui devient la nature de la collaboration, comme dans le cas du film Repérages qui, réalisé avec un des groupes inscrits à l’Antenne du Plateau (FRAC Île-de-France) sur la place des Fêtes à Paris, retrace l’histoire même de ce projet collectif, ou encore de l’exposition présentée récemment au MAC/VAL, « Cinq femmes du pays de la lune », qui résulte de trois ans de travail avec quatre femmes palestiniennes. Le film Grand Littoral est construit presque uniquement avec des personnages que j’avais déjà photographiés. Le lien que j’ai tissé avec les gens se poursuit dans le temps, c’est une sorte de famille.

PV — Les Arbres ont induit par leur verticalité un autre rapport aux figures. Dans Les Figures, elles apparaissent en pied, debout. Elles traversent l’image de haut en bas.

VJ — Dans Sans titre (Les Figures avec Benyounes Semtati) (1997-2000), nous sentons le paysage, et cet homme, situé derrière un poteau métallique dans la réalité, devient à l’image un corps soutenu ou coupé par celui-ci. Ce n’est pas une image montée. Cette photographie questionne notre rapport au corps, que l’on maltraite, que l’on comprime, que l’on n’écoute pas. La verticalité de ce corps souligne son énergie vitale, sa résistance. La position debout appelle à redevenir acteur de ce monde. La ville comme sujet devient secondaire.

Valérie Jouve – Sans titre (Les Figures avec Benyounes Semtati), 1997-2000
Courtesy de la galerie Xippas, Paris © Valérie Jouve / ADAGP, 2015

MG — Une espèce de sentiment de solitude, de mélancolie émane de cette image où le corps se retrouve au sein d’un environnement beaucoup plus vaste.

VJ — Je pense que j’ai une forme de mélancolie liée au sentiment d’une perte, d’un monde rendu toujours impossible et dont les hommes s’éloignent de plus en plus par leur vanité. Un ami africain m’a dit un jour : « Dans votre société, vous avez oublié d’être petits. » Je pense souvent à cette phrase. La résistance va devoir trouver des forces pour faire face à ce nouveau monstre financier.

PV — Ces dernières décennies, les nouveaux moyens de communication qui nous maintiennent connectés en permanence, de la téléphonie mobile aux réseaux virtuels, ont modifié l’interaction entre les personnes car elles n’ont plus la nécessité de se déplacer physiquement. En conséquence, le sentiment d’appartenance, si fondamental à l’être humain, se trouverait altéré par cette dislocation de la relation directe du corps avec son milieu. Les corpus Sans titre (Les Passants) et Sans titre (Les Paysages) ainsi que le film Grand Littoral forment un ensemble d’œuvres qui traitent de ces questions. Les Passants figurent dans tes accrochages comme des allégories de notre époque : marchant chacun seul, leurs postures évoquent un monde habité d’individus en mouvement qui n’interagissent pas.

VJ — Il faut préciser que la salle que j’ai choisi de consacrer aux Passants et aux Paysages dans l’exposition du Jeu de Paume est celle qui est la plus en contact avec la ville du fait de son ouverture sur le jardin des Tuileries. Et c’est aussi celle dans laquelle j’ai choisi de montrer deux films qui sont des traversées. La traversée m’intéresse particulièrement car elle induit le mouvement. Les Passants sont ces corps qui ne font que passer. Ils incarnent peut-être notre temps, aujourd’hui si chargé. Contrairement au reste de mes images, toutes réalisées à la chambre, ils ont été pris au 24 x 36 (j’ai utilisé un petit Leica, le CL, très léger et discret), ils m’apportent un rythme dont j’ai besoin dans les montages d’exposition. En effet, leurs formats, plus petits, me permettent de les disposer de sorte à parfois accélérer l’espace de monstration, ils nous emmènent à travers les différents territoires représentés, ils nous donnent des outils pour regarder les autres images.

 

Cet entretien a été réalisé à l’occasion de l’exposition « Valérie Jouve. Corps en résistance » présentée au Jeu de Paume du 2 juin au 27 septembre 2015 et publié dans le catalogue éponyme, Paris, Jeu de Paume / Filigranes Éditions, 2015. Commissaires de l’exposition : Valérie Jouve, Marta Gili, directrice du Jeu de Paume et Pia Viewing, commissaire au Jeu de Paume.

En savoir plus sur l’exposition
Le Catalogue de l’exposition
« Voyages dans la Cité. » – Programmation cinéma autour de l’exposition.