— Portfolio
“Images inquiètes”
de Manon Bellet


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Hélène Giannecchini présente un nouveau cycle
de portfolios : “Périls de l’image”

L’œuvre de Manon Bellet est un dénouement. Ses images ne sont pas simplement le résultat d’une prise de vue et d’un tirage, mais d’une somme d’actions complexes, d’un temps lent d’élaboration. La préparation des enduits chimiques, l’exposition répétée au soleil, le décollement, ou l’apposition d’une source de chaleur, nous n’y aurons accès que dans la légende. Nous arrivons après l’atelier, ce moment du faire, après la chorégraphie au radiateur sur papiers thermiques, le décollement du polaroïd et le froissement.

Ce dénouement qu’est l’apparition du travail sur les cimaises n’est pourtant qu’un premier moment ; le sien. L’artiste nous invite ensuite à accomplir une disparition : marcher dans l’exposition et, au hasard des mouvements que notre corps imprime dans l’air, faire chuter les brisures calcinées d’une de ses œuvres monumentales faite de papier de soie brûlé et collé au mur. Cette dégradation par ceux qui regardent rejoue celle de l’élaboration. Son travail est une double résolution.

Dans la série Toxicité radieuse, Manon Bellet éprouve l’image : une fois la photographie prise, l’artiste l’oublie au soleil. Premier péril : la lumière qui a causé l’image, maintenant l’altère et la dissout. Puis l’artiste décolle le positif de son dos négatif empli de chimie et ne garde que cela pour nous découvrir une mémoire d’image défaite. Impossible à fixer parfaitement, ces œuvres se transforment. Comme les rayons lumineux, la chimie, condition même de l’apparition de la photographie, la menace maintenant d’anéantissement. Exposé, ce travail s’altère. Ce sont des photographies du vestige, des révélations mobiles d’une réalité qui s’est retirée. Pourtant, on croit parfois pouvoir reconnaître quelque chose parmi les restes noirs et les bribes liquides.

Manon Bellet interroge la photographie : elle s’empare de procédés aussi différents que le cyanotype ou le polaroïd, ou en transpose les principes. Quand ce n’est pas la lumière qui impressionne une surface sensible, c’est une source de chaleur qui noircit des rouleaux de papiers fax comme dans les Imageries du Hasard. Apparaissent alors des paysages aléatoires et diffus.

La chimie et l’optique œuvrent toujours mais de manière inédite : dans la série de cyanotypes Diaphane, des lentilles pratiquement planes sont déposées sur une feuille et exposées à la lumière. L’ombre portée de la lentille bougée par le cours du soleil donne une impression de volume.

Le travail de Manon Bellet se passe de la figuration du monde et ne présente le visible qu’au terme d’une soustraction. Pourtant à chaque image des figures sensibles émergent, sans que l’on puisse déterminer si elles se forment à même le papier où si notre œil les assemble à la surface de l’œuvre.

Hélène Giannecchini, 2015

Manon Bellet est née en 1979. Elle vit et travaille à Berlin.
Plus d’informations sur www.manonbellet.com
Exposition “Il y aurait tout cela encore” en cours à la Galerie Gisèle Linder

Hélène Giannecchini est historienne de la photographie et écrivain. Lauréate de la mention spéciale de la bourse Roederer elle a été chercheur invité à la Bibliothèque nationale de France et co-commissaire de l’exposition “Alix Cléo Roubaud. Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration”. En 2014 elle a publié Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud aux éditions du Seuil dans la collection la librairie du XXIème siècle.