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Giorgio Agamben :
“Qu’est-ce qu’un camp?”


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À l’occasion de l’exposition « Vidéothèque éphémère #2. Inventer le possible » au Jeu de Paume, les artistes Daniela Ortiz et Xose Quiroga ont proposé au magazine de publier un extrait de Moyens sans fins. Notes sur la politique de Giorgio Agamben.
Daniela Ortiz et Xose Quiroga, dont le travail porte sur les politiques liées aux flux migratoires à l’heure de la mondialisation et du post-colonialisme, présentent la vidéo intitulée Homenaje a los caídos (Tribute to the Fallen) dans l’exposition. Le duo s’intéresse aux notions d’exclusion et d’inclusion pour analyser les structures d’État et les idées de nationalité, de race, de classe et de genre. Il montre comment l’intégration des immigrés dans les pays de l’Ancien Monde est plus difficile pour ceux qui sont originaires des anciennes colonies.
Dans Homenaje a los caídos on suit les différentes étapes du parcours que Daniela Ortiz a effectué à pieds lors de la célébration de la fête nationale espagnole – qui commémore l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique et les conquêtes de l’empire espagnol –, le 12 octobre 2012 à Madrid. Au fil de sa marche solitaire, elle brandit une photo de Samba Martine portant l’inscription :
« Samba Martine, morte à l’hôpital du 12 Octobre après 38 jours passés au centre de détention des immigrés d’Aluche ». S’arrêtant d’abord sur la place Colón et plus tard devant ce centre de détention, l’artiste pointe du doigt les contradictions des politiques et des discours relatifs à la question migratoire. Ainsi, le camp d’internement, sous couvert de protection, produit en réalité l’exclusion des migrants, et servirait ainsi le renforcement de l’autorité nationale. À l’heure où l’on exclut les immigrés provenant des anciennes colonies, en les enfermant dans des camps d’internement et en niant leur statut de citoyens de plein droit, la célébration de la fête nationale en Espagne semble anachronique et se met en porte-à-faux avec la réalité politique contemporaine.

Giorgio Agamben : « Qu’est ce qu’un camp »

1.

Ce qui s’est produit dans les camps dépasse à tel point le concept juridique de crime qu’en général on oublie tout simplement de considérer la structure juridico-politique spécifique dans laquelle ces événements se sont produits. Le camp n’est que le lieu où s’est réalisée la conditio inhumana la plus absolue qui ait jamais existé sur terre : c’est le fait qui compte, en dernière analyse, pour les victimes comme pour la postérité. Nous suivrons ici délibérément une direction inverse. Au lieu de déduire la définition du camp à partir des événements qui s’y sont déroulés, nous nous demanderons plutôt : qu’est-ce qu’un camp, quelle est sa structure juridico-politique pour que de tels événements aient pu s’y produire? Cela nous conduira à considérer le camp non comme un fait historique et une anomalie appartenant au passé (même si, éventuellement, toujours vérifiable), mais, en quelque sorte, comme la matrice secrète, le nomos de l’espace politique dans lequel nous vivons encore.

Les historiens se demandent si l’on doit voir la première apparition des camps dans les campos de concentraciones conçus par les Espagnols à Cuba en 1896 pour réprimer l’insurrection de la population de la colonie, ou bien dans les concentration camps où les Anglais entassèrent les Boers au début du siècle ; ce qui compte, c’est que, dans les deux cas, il s’agisse de l’extension à une population civile tout entière d’un état d’exception lié à une guerre coloniale. L’apparition des camps ne relève pas du droit ordinaire (et moins que jamais, comme on pourrait le croire, d’une transformation et d’un développement du droit carcéral), mais de l’état d’exception et de la loi martiale. C’est encore plus évident pour les Lager nazis, sur l’origine et le régime juridique desquels nous sommes bien documentés. On sait que la base juridique de l’internement n’était pas le droit commun, mais la Schutzhaft (littéralement : détention protective), une institution juridique d’origine prussienne que les juristes nazis considèrent parfois comme une mesure de police préventive, en tant qu’elle permettait de placer en détention des individus indépendamment de toute conduite pénalement condamnable, uniquement dans le but d’éviter un danger pour la sûreté de l’État. Mais l’origine de la Schutzhaft est dans la loi prussienne du 04.06.1851 sur l’état de siège qui en 1871 fut étendue à l’Allemagne tout entière (à l’exception de la Bavière) et, plus tôt encore, dans la loi prussienne sur la « protection de la liberté personnelle » (Schutz der persönlichen Freiheit) du 12.02.1850, qui trouvèrent une application massive lors de la Première Guerre mondiale.

2.

Ce rapport constitutif entre état d’exception et camp de concentration ne saurait être surévalué pour une compréhension correcte de la nature des camps. La « protection » de la liberté dont il est question dans la Schutzhaft est, ironiquement, protection contre la suspension de la loi qui caractérise l’état d’urgence. La nouveauté est que, maintenant, cette institution est détachée de l’état d’exception sur lequel elle se fondait et laissée en vigueur en situation normale. Le camp est l’espace qui s’ouvre quand l’état d’exception commence à devenir la règle. L’état d’exception, qui était essentiellement une suspension temporelle du système, y acquiert maintenant une organisation spatiale permanente qui, en tant que telle, reste pourtant constamment en dehors du système normal. Lorsque, en mars 1933, juste au moment des célébrations pour l’élection d’Hitler à la chancellerie du Reich, Himmler décida de créer à Dachau un « camp de concentration pour prisonniers politiques », celui-ci fut immédiatement confié aux SS et, grâce à la Schutzhaft, placé en dehors des règles du droit pénal et du droit carcéral, avec lesquels, ni alors ni par la suite, il n’eut jamais rien à voir. Dachau, tout comme les autres camps qui vinrent aussitôt s’y ajouter (Sachsenhausen, Buchenwald, Lichtenberg), resta virtuellement en fonction : ce qui changeait, c’était l’importance de leur population (qui, à certaines périodes, en particulier entre 1935 et 1937, avant le début de la déportation des Juifs, fut limitée à 7 500 personnes). Mais le camp en tant que tel était devenu une réalité permanente en Allemagne.

L’apparition des camps ne relève pas du droit ordinaire (…), mais de l’état d’exception et de la loi martiale.

3.

Il faut réfléchir au statut paradoxal du camp en tant qu’espace d’exception : c’est un bout de territoire qui est placé en dehors du système juridique normal, mais qui, pour autant, n’est pas simplement un espace extérieur. Ce qui est exclu en lui est, selon le sens étymologique du terme exception (ex-capere), pris au dehors, inclus grâce à son exclusion même. Mais ce qui, de cette façon, est avant tout capturé dans le système c’est l’état d’exception lui-même. Le camp est la structure dans laquelle se réalise durablement l’état d’exception. Hannah Arendt a remarqué autrefois que dans les camps apparaît très clairement le principe qui régit la domination totalitaire et que le sens commun se refuse obstinément à admettre, c’est-à-dire le principe selon lequel « tout est possible ». Parce que les camps constituent, dans le sens que l’on a vu, un espace d’exception où la loi est intégralement suspendue, tout y est vraiment possible. Si l’on ne comprend pas cette structure juridico-politique particulière des camps, dont la vocation est justement de réaliser d’une manière durable l’exception, l’incroyable qui s’y est produit reste tout à fait incompréhensible. Celui qui entrait dans le camp évoluait dans une zone d indistinction entre extérieur et intérieur, exception et règle, licite et illicite, où toute protection juridique était inexistante; en outre, s’il était juif, il avait déjà été privé par les lois de Nuremberg de ses droits de citoyen et, par la suite, au moment de la « solution finale », complètement dénaturalisé. Par le fait même que ses habitants ont été dépouillés de tout statut politique et réduits intégralement à la vie nue, le camp est aussi l’espace biopolitique le plus absolu qui ait jamais été réalisé, où le pouvoir n’a en face de lui que la pure vie biologique sans aucune médiation. Ainsi, le camp est le paradigme même de l’espace politique au moment où la politique devient biopolitique et où l’homo sacer se confond virtuellement avec le citoyen. La bonne question devant les horreurs commises n’est donc pas celle qui demande hypocritement comment il a été possible d’accomplir des crimes aussi atroces envers des êtres humains. Il serait plus honnête et surtout plus utile de chercher au moyen de quelles procédures juridiques et de quels dispositifs politiques des êtres humains ont pu être si totalement privés de leurs droits et de leurs prérogatives, au point que le fait de commettre à leur égard n’importe quel acte n’apparût plus comme un crime (en effet,à ce point, tout était vraiment devenu possible).

Le camp est le paradigme même de l’espace politique au moment où la politique devient biopolitique et où l’homo sacer se confond virtuellement avec le citoyen.

4.

Si cela est vrai, si l’essence du camp consiste dans la matérialisation de l’état d’exception et dans la création d’un espace pour la vie nue en tant que telle, nous devrons admettre alors que nous nous trouvons en présence d’un camp chaque fois que ce type de structure est créé, indépendamment de l’entité des crimes qui y sont perpétrés et quelles qu’en soient la dénomination et la topographie spécifiques. Un camp sera aussi bien le stade de Bari où en 1991 la police italienne entassa provisoirement les immigrés clandestins albanais avant de les réexpédier dans leur pays, que le Vélodrome d’Hiver où les autorités de Vichy rassemblèrent les Juifs avant de les remettre aux Allemands, aussi bien le camp de réfugiés à la frontière espagnole près duquel mourut Antonio Machado en 1939, que les zones d’attente dans les aéroports internationaux français où sont retenus les étrangers qui demandent la reconnaissance de leur statut de réfugié. Dans tous ces cas-là, un lieu en apparence anodin (par exemple, l’hôtel Arcade à Roissy) délimite en réalité un espace où le système normal est effectivement suspendu et où le fait de commettre plus ou moins d’atrocités ne dépend pas du droit, mais seulement de la civilité et du sens éthique de la police qui agit provisoirement en souveraine (par exemple, au cours des quatre jours pendant lesquels les étrangers peuvent être retenus dans la zone d’attente avant l’intervention de l’autorité judiciaire). Mais aussi certaines banlieues des grandes villes post-industrielles — et, dans un sens inverse, mais homologue, celles qu’on appelle aux États-Unis des gated communities — commencent aujourd’hui aussi à ressembler à des camps où vie nue et vie politique entrent, du moins à des moments bien précis, dans une zone d’indétermination.

L’état d’exception, qui était essentiellement une suspension temporelle du système, devient maintenant un ordre spatial nouveau et stable, habité par cette vie nue qui, de plus en plus, ne parvient pas à s’inscrire dans le système.

5.

La naissance du camp apparaît alors, dans cette perspective, comme un événement qui marque de façon décisive l’espace politique de la modernité. Celle-ci se produit au moment où le système politique de l’État-nation moderne, qui se fondait sur le rapport fonctionnel entre une certaine localisation (le territoire) et un ordre juridique déterminé (l’État), mis en relation par des règles automatiques d’inscription de la vie (la naissance, ou nation), entre dans une crise durable et où l’État décide d’assumer directement, en plus de ses propres tâches, la charge de la vie biologique de la nation. Si donc la structure de l’État-nation est définie par les trois éléments territoire-système-naissance, la rupture du vieux nomos ne se produit dans aucun des deux aspects qui le constituaient selon Schmitt (la localisation, Ortung, et le système, Ordnung), mais au point qui marque l’inscription de la vie nue (la naissance qui devient ainsi nation) en eux. Quelque chose ne peut plus fonctionner dans les mécanismes traditionnels qui réglaient cette inscription ; le camp est le nouveau régulateur secret de l’inscription de la vie dans le système — ou, plutôt, le signe de l’impossibilité du système à fonctionner sans se transformer en une machine létale. Il est significatif que les camps apparaissent en même temps que les nouvelles lois sur la citoyenneté et sur la dénaturalisation des citoyens (non seulement les lois de Nuremberg sur la citoyenneté dans le Reich, mais aussi les lois sur la dénaturalisation des citoyens promulguées par la quasi-totalité des États européens, y compris la France, entre 1915 et 1933). L’état d’exception, qui était essentiellement une suspension temporelle du système, devient maintenant un ordre spatial nouveau et stable, habité par cette vie nue qui, de plus en plus, ne parvient pas à s’inscrire dans le système. L’éloignement croissant entre la naissance (la vie nue) et l’État-nation est le fait nouveau de la politique de notre époque et ce que nous appelons camp est cet écart. A un système sans localisation (l’état d’exception, dans lequel la loi a été suspendue) correspond maintenant une localisation sans système (le camp, comme espace permanent d’exception). Le système politique n’organise plus formes de vie et normes juridiques dans un espace déterminé, mais il contient en lui-même une localisation disloquante qui le dépasse, dans laquelle toute forme de vie et toute norme peuvent virtuellement être prises. Le camp comme localisation disloquante est la matrice secrète de la politique dans laquelle nous vivons toujours, que nous devons apprendre à reconnaître à travers toutes ses métamorphoses, dans les zones d’attente de nos aéroports comme dans les banlieues de nos villes. Il est le quatrième et inséparable élément venu s’ajouter, en la brisant, â la vieille trinité État-nation (naissance)-territoire.

C’est dans cette perspective que nous devons envisager la réapparition des camps dans une forme, en un certain sens, encore plus extrême, dans les territoires de l’ex-Yougoslavie. Ce qui se passe là actuellement n’est pas du tout, comme certains observateurs intéressés se sont empressés de le déclarer, une redéfinition du vieux système politique selon de nouvelles dispositions ethniques et territoriales, c’est-à-dire une simple répétition des processus qui ont conduit à la constitution des États-nations européens. Il y a plutôt une rupture irrémédiable du vieux nomos et dislocation des populations et des vies humaines selon des lignes de fuite totalement nouvelles. D’où l’importance décisive des camps de viol ethnique. Si les nazis n’ont jamais pensé atteindre la « solution finale » en mettant enceintes les femmes juives, c’est parce que le principe de la naissance, qui assurait l’inscription de la vie dans le système de l’État-nation était toujours, bien que profondément transformé, en quelque sorte en état de marche. Maintenant, ce principe entre dans un processus de dislocation et de dérive où son fonctionnement devient de toute évidence impossible et où nous devons nous attendre non seulement à de nouveaux camps, mais aussi à des définitions normatives de l’inscription de la vie dans la Cité toujours plus neuves et plus délirantes. Le camp qui s’est maintenant solidement installé en elle est le nouveau nomos biopolitique de la planète.

Giorgio Agamben

Extrait de Moyens sans fins. Notes sur la politique.
Traduit de l’italien par Danièle Valin. © Éditions Payot et Rivages, 160 pages, 1995 et 2002.



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