— Portfolio
David-Alexandre Guéniot & Patrícia 
Almeida: “ALL BEAUTY
MUST DIE”


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Raphaëlle Stopin Vous avez déjà abordé précédemment dans votre travail l’âge adolescent. Cette fois le parti esthétique que vous avez adopté est radical : à la couleur vous avez substitué le noir et blanc du RISO (sorte de photocopieuse). La même radicalité se retrouve dans le titre : All Beauty Must Die, en référence à une phrase prononcée par Nick Cave dans l’une de ses chansons aux accents sombres et romantiques.
Ce choix du noir et blanc si contrasté c’était, au-delà de l’allusion à l’esthétique du fanzine, pour tuer la beauté, la douceur ? Pour instaurer un rapport plus brut aux êtres et aux paysages ?

Patrícia Almeida & David-Alexandre Guéniot Avec All Beauty Must Die, nous souhaitions explorer une atmosphère idyllique et romantique qui partait d’associations libres, spéculatives et sans hiérarchie, mélangeant des références au romantisme littéraire anglais du XIXe siècle et à la culture populaire de la musique Rock. En cela, le titre fait autant référence à la chanson Where the Wild Roses Grow de Nick Cave qu’à un vers d’Ode on Melancholy de John Keats: « She dwells with Beauty – Beauty that must die ». Dans chacun de ces imaginaires, romantique et Rock, nous trouvions une vision du monde centrée sur la jeunesse comme paroxysme de la vie humaine (du « Forever Young » et du « Live Fast and Die Young »), valorisant l’émotion et l’expérimentation, l’attraction envers la mort et l’amour tragique, la mélancolie des Modernes et les idéaux utopiques associés au désir de révolution et d’évasion.
Dans le titre All Beauty Must Die (Toute Beauté doit Mourir) – comme dans le poème de Keats – la mort apparaît comme une condition de la beauté. Avec ce titre, nous avons cherché à provoquer un renversement de perspective dans notre rapport aux images : non pas valoriser la beauté candide, l’insolente originalité ou le dynamisme révolté habituellement associés au stéréotype de la jeunesse mais plutôt la sensation de regarder les visages de futurs défunts. Au point que cette iconographie d’une jeunesse idyllique et romantique paraisse se pétrifier dans sa propre mort et façonne une statuaire de la jeunesse. L’idée était ainsi de faire sortir ces photographies du temps, comme si elles anticipaient et simultanément racontaient une histoire ancienne, un mythe originel.
Le choix d’un traitement en noir et blanc très contrasté, en dehors du fait qu’elle instaure un rapport plus brut (et expressif) aux êtres et aux paysages, est une décision « iconoclaste ». Elle permet de fissurer le lien entre la photographie et son référent. Mais elle est aussi en rapport avec la présence des messages manuscrits. En effet, en travaillant avec un noir et blanc très contrasté, il était possible de faire se rapprocher l’image et le texte : l’image photographique d’un coté et le texte des messages de l’autre. Ce rapprochement s’est opéré par une influence réciproque : d’un coté, faire émerger du dessin dans les photographies (les « aplatir » sur le papier, en quelque sorte) et, de l’autre, faire émerger de l’image, de la calligraphie dans les messages, rehausser les particularités graphiques de chaque message, leurs dynamiques, les individualiser en tant que prises de paroles singulières touchant à des sujets universels empreints de romantisme tels que l’amour, la mort ou l’urgence de vivre. Le but final était ainsi de faire en sorte que les messages et les images deviennent formellement équivalents.

RS Le projet a été réalisé à Sintra et ses environs, station balnéaire proche de Lisbonne, que vous connaissez bien tous deux. Les paysages photographiés alternent luxuriance et aridité extrême, ils ont une présence forte, à laquelle on ne peut échapper. L’homme y est souvent happé, la tête dans le sol ou le corps immergé. Comment avez-vous approché le portrait de ces personnes et le choix de ces environnements ? Et comment les avez-vous mis en correspondance ?

PA et DAG Certaines photographies ont effectivement été prises à Sintra – lieu de villégiature de l’aristocratie portugaise mais aussi anglaise au cours du XIXe siècle. Certains poètes anglais y ont séjourné, tels que Lord Byron, William Wordsworth ou Samuel Taylor Coleridge, pour citer les plus connus ; cependant la plupart furent réalisées au Nord du Portugal lors de festivals d’été de musique Rock. La relation homme/paysage est une fois de plus inspirée par certains principes romantiques, celui du mythe d’un retour aux origines. L’idée d’un âge d’or où l’homme cohabitait harmonieusement avec la nature, où il avait sa place au sein de la nature. Cependant, l’histoire de ce mythe est toujours l’histoire d’un échec, d’un impossible retour. Nous souhaitions montrer cette confrontation entre une figure humaine littéralement absorbée par le paysage (d’où la présence de l’eau, de corps à moitié avalés par des feuillages…) et de l’autre, l’artifice de cette relation symbiotique avec l’apparition de signes d’une culture urbaine par l’intermédiaire de références à la musique (habits, coiffures, tatouages, t-shirts…). Les personnes présentes dans les photographies sont les acteurs de ces paysages ; ils les activent mais ne s’y fondent pas pour autant, ils les influencent en y introduisant une note urbaine.
Par ailleurs, ce n’est pas la musique en tant que phénomène qui nous intéressait mais ce qu’elle catalyse socialement dans un temps et un espace donnés. Le festival en tant qu’agent de transformation d’une population dans un temps et un espace donné. Un microcosme où existe temporairement un lien social d’une nature très particulière. Le temps semble s’arrêter. On vit au rythme du festival, on campe sur un site, on mange, on dort, on se laisse vivre, libéré de la routine casanière, de la famille, des cours. C’est une forme d’évasion… Plus rien d’autre n’existe que ces heures paisiblement tendues vers les concerts du soir, que la douce alcoolémie d’une après-midi d’été, allongé sur l’herbe, la peau chauffée par le soleil, avec votre amoureuse qui vous enlève les points noirs du dos… Nous souhaitions aussi montrer cette ambiance, cette sensation de collectivité.

RS Entre les photographies s’intercalent des reproductions de morceaux de papier, parfois froissés, dessinés ou griffonnés. Ce sont des déclarations d’amour ou des prières d’un monde meilleur, et parmi ces adresses à l’humanité en général ou à l’être aimé, on voit surgir le nom de Patricia. Quel est votre engagement personnel dans ce travail ? À quelle distance (au sens figuré) vous tenez-vous de votre sujet ? Dans quelle mesure ce monde est-il le vôtre, quelle relation avez-vous entretenu ou entretenez-vous encore avec lui en dehors du moment de la prise de vue ?

PA Ces reproductions de textes et de dessins sont des messages qui furent laissés par les visiteurs de la première exposition du projet All Beauty Must Die, où étaient présentées des photographies en couleur, mais aussi des posters avec des paroles de chansons Rock et des poèmes romantiques du XIXe siècle. J’ai commencé à prêter attention à ces messages quand j’ai remarqué que certains d’entre eux proposaient des variations du titre, telles que : « Um dia vamos todos morrer » (« Un jour nous allons tous mourir ») ou « Slowly we rot » (« Lentement nous pourrissons »), qui renforçaient le coté tragique du titre.
À partir du moment où j’accepte qu’il existe une relation entre mes images et ces messages anonymes (à supposer que cette Patrícia qui est mentionnée au début du livre, c’est moi : « Chère Patricia, j’espère qu’un jour tes yeux s’ouvriront à la réalité »), commence alors un jeu de fiction entre ces messages et les photographies que j’ai ensuite travaillées dans la séquence du livre. D’ailleurs, il existe un caractère autobiographique dans ce projet. La musique, la culture pop et la littérature sont au commencement de ma pratique professionnelle car j’ai débuté en photographiant des musiciens, des écrivains et pour des magazines.

RS Vous avez vous-même une maison d’édition : Ghost. Vous y publiez vos propres ouvrages, des éditions d’autres photographes ainsi que des projets thématiques spéciaux. Le choix du livre s’est-il imposé à vous dès le commencement du projet ? Que change ce support dans votre appréhension et traitement du sujet ?

PA All Beauty Must Die a démarré comme projet de livre. Le support du livre me permet d’expérimenter des idées de séquence et de montage. Les relations qui s’établissent sur une double page, le rythme de lecture, le passage d’une image à une autre sont des ressorts très riches et puissants pour la construction d’une trajectoire et d’une ambiance avec des images.
Cependant il est rare que le dispositif de l’exposition et celui du livre coïncident formellement. Il s’agit de deux supports qui mettent en jeu des relations à l’espace, à la temporalité, au corps du lecteur (ou du visiteur) totalement différentes. Par exemple, l’exposition du projet « All Beauty Must Die » avec les images qui se trouvent dans le livre était composée d’une sélection de photographies accrochées au mur et d’une sélection de messages qui eux étaient collés sur des plaques, posés au sol et entre lesquels le visiteur pouvait déambuler.

PA et DAG Pour le livre, nous avons travaillé la relation entre les images et les messages selon un rapport d’intériorité/extériorité : ce qui se passe à l’intérieur/ce qui se passe à l’extérieur, où le texte des messages pouvait être soit un commentaire soit une extension de l’image mais jamais une explication de l’image ; toujours selon un soucis d’équivalence entre la valeur de l’image et celle du texte, sans pour autant être une redondance. L’enchaînement des images entre elles, du début jusqu’à la fin, est lui structuré en phases qui définissent différentes ambiances. Le livre commence dans une atmosphère onirique pour s’achever dans une ambiance plus pesante et mortuaire.

La maison d’édition GHOST est née de notre volonté d’explorer les potentialités du support du livre dans la création d’objets visuels et critiques. Nous avons commencé à travailler avec des photographes dont nous connaissions bien le travail et avec lesquels nous pouvions très librement échanger des propositions de construction et de montage. Nous avons ensuite élargi notre champ d’intervention à des projets visuels qui ne sont pas nécessairement des projets de photographes, mais aussi à des projets plus réactifs, plus politisés… Le fait d’avoir créé notre maison d’édition a certainement déplacé le centre de gravité de notre pratique vers un travail de montage d’images et de textes et vers la création de séquences et de relations entre images et entre images et textes; c’est-à-dire vers la formation d’une réflexion critique sur l’usage des images.

Patrícia Almeida est photographe et co-fondatrice des Editions GHOST. Elle vit et travaille à Lisbonne. Elle s’est formée en Histoire à la Universidade Nova de Lisbonne et en photographie au Goldsmiths College à Londres. Elle s’intéresse au langage de la photographie documentaire comme territoire de recherche et de création artistique. Dans ces expositions, coexistent fréquemment divers medias : photographies, textes, affiches, journaux, vidéos et projections de diapositives. Ses projets sont très souvent d’abord pensés comme livre ou publication d’artiste, un aspect important de son travail, ayant publié huit projets. En 2009, elle est nominée pour le prix Besphoto pour son exposition et le livre “Portobello”. Depuis 2013, elle est membre de POC/Piece of Cake, un réseau auto-organisé d’artistes européens et nord-américains travaillant avec la photographie et la vidéo.

David-Alexandre Guéniot est éditeur et co-fondateur des éditions GHOST. Il vit et travaille entre Paris et Lisbonne. Formé en Sciences politiques et en philosophie, il a codirigé, entre 1996 et 1999, la programmation artistique du Théâtre de l’Usine à Genève, ainsi que, jusqu’en 2010, les activités de RE.AL, une structure de production et de création fondée par le chorégraphe portugais João Fiadeiro. Il a ainsi participé à la mise en place de divers programmes de résidences artistiques internationales, notamment le projet LAB (entre 2000 et 2006), une plateforme créative et réflexive d’expérimentations artistiques. Ou encore les cycles de résidences “Restes, traces et empreintes – sur les pratiques de documentation dans la création contemporaine (2009-2010)” et “GHOST [Guest+Host]” (2011), initiative qui visait à créer des dispositifs de partage et de convivialité. En 2011, il fonde les éditions GHOST, en association avec Patrícia Almeida. GHOST émerge de la conjonction des pratiques et des intérêts de ses fondateurs (la photographie et les arts performatifs) pour donner corps à des projets éditoriaux et à des événements programmatiques.


Site officiel de Patrícia Almeida
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