— Entretien
David Edwards, directeur du Laboratoire, Paris


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Le mag Ces dernières années, de nombreuses institutions culturelles ont consacré des expositions faisant jouer la relation entre art(s) et science(s) : « Gakona » au Palais de Tokyo, « Mathématiques, un dépaysement soudain » à la Fondation Cartier,  et de nombreux artistes intègrent, de différentes manières,  la science et la technologie dans leur création. Comment expliquez-vous ce regain d’intérêt pour un échange entre art et science ?

David Edwards Les explorations artistiques et scientifiques nous mènent toujours à la frontière de la connaissance et vers les questions sociales les plus fondamentales. Ces dernières années, – grâce aux innovations technologiques, aux changements démographiques, sociologiques, politiques et environnementaux – ces frontières et questions ne se trouvent plus facilement dans les périmètres classiques de l’art et de la science. Aujourd’hui, les questions les plus préoccupantes guident les créateurs vers des domaines de création, expression et recherche où l’art et la science se mêlent (et d’ailleurs, on a du mal à dire précisément ce qu’est l’art et ce qu’est la science). Je crois que le public culturel aujourd’hui est de plus en plus sensible à cette nouvelle réalité et moins satisfait par les discours des institutions culturelles limitées par les contraintes culturelles classiques. Cela explique, je crois, la floraison des nouvelles institutions hybrides.

David Edwards © Phase One Photography

Le mag Vous avez visité l’exposition de Laurent Grasso « Uraniborg » au Jeu de Paume. Quelle a été votre expérience ? Quelles ont été vos impressions, sensations de “spectateur” dans le parcours de l’exposition ?

DE J’étais dans un vrai confort de lecture devant les œuvres de Laurent Grasso. J’étais face à des images, des contrastes et des silences que j’observe dans la vie contemporaine mais encore trop rarement dans les galeries ou devant les écrans où la technologie est souvent facilitatrice ou à l’inverse juste absente. De nos jours, la désaffection technologique est une vibration. On ne croit plus, soudainement, que l’avancée technologique nous sauvera de nous même. En réalité, nous sommes trop entourés par la technologie pour pouvoir le constater. Une exposition comme celle de Grasso permet de nous réveiller face à ce constat.

Le mag Laurent Grasso interroge la place de la science et de la technologie dans la société. Il montre notamment à quel point le dispositif technologique est impliqué dans les champs politique, culturel et religieux, comme dans son film The Silent Movie ou encore dans sa sculpture 1610.  La notion de progrès prend parfois une connotation archaïque dans son oeuvre… Partagez-vous cette distance critique ?

DE Justement, je crois que depuis au moins deux siècles, cette confiance dans l’idée du progrès technologique nous a immunisés contre une réalité existentielle de plus en plus virale. Il faut poser la question très basique :

pourquoi suis-je là ? Ou encore : que dois-je faire ? Et finalement la vraie question : qui suis-je ? Je suppose que la culture n’est vivante que lorsque nous commençons tous à poser ces questions.

 

Le mag Vous avez fondé un Laboratoire à ciel ouvert au beau milieu du circuit culturel parisien : il s’agit d’un lieu d’expérimentation ouvert au public, mais surtout destiné aux rencontres entre des professionnels de divers horizons : Designers, chefs cuisiniers, plasticiens, musiciens, chimistes,  écrivains, mathématiciens… Les expériences menées au Laboratoire résultent toujours de processus collaboratifs entre artistes et scientifiques. Vous parlez vous-même d’« artscience » comme d’une « surface catalytique  pour l’innovation ». Pouvez-vous nous donner votre vision de ce nouvel hybride ?

DE J’ai imaginé Le Laboratoire comme un lieu de création pure et simple. Pour qu’un tel lieu soit pertinent, pour que les créateurs soient amenés à y venir, il fallait que les créations issues du Laboratoire puissent sortir des normes et entrer dans la société vivante. Il semblait évident que n’importe quelle idée créatrice pouvait se développer un jour dans une direction entièrement culturelle, un autre jour dans une direction artistique, et un autre jour encore dans une commerciale puis humanitaire – et je voulais permettre cette liberté d’expression.

Mes expériences passées qui ont mené à la création du Laboratoire m’ont montré que les idées les plus puissantes démarrent, par exemple, dans une direction culturelle ou commerciales et peut-être se développent ensuite dans une direction humanitaire et/ou éducative. Puisque les lieux de création institutionnels exigent trop souvent une cohérence très sévère entre toutes les créations, les bonnes idées quittent ces lieux de création et se développent ailleurs quand cela est possible.

Je voulais éviter cela. Ce que nous voyons au Laboratoire aujourd’hui est à la fois la conséquence de ces projets originaux et tout simplement de l’expérience de quelques années.  En cinq ans, nous avons vécu 15 expériences avec des artistes comme William Kentridge, Ryoji Ikeda ou David Michalek, des designers comme François Azambourg, Mathieu Lehanneur ou Philippe Starck, des chefs comme Massimo Bottura ou Thierry Marx et des scientifiques comme moi. Ces expériences nous définissent aujourd’hui, tout comme le public jeune et diversifié qui nous accompagne, et bien sûr l’évolution de nos créations hors les murs du Laboratoire. Si on a du mal à définir précisément ce qu’est Le Laboratoire aujourd’hui, c’est probablement notre chance.  Sans cette ambiguïté, nous perdons de notre pertinence.

 

Le mag Pensez-vous qu’il faille repenser une économie de la collaboration dans le monde institutionnel public (ou semi-public) et dans celui des entreprises privés ? Comment envisagez-vous le rapport de ce couple art-science à l’économie ?

DE On constate une évolution importante du modèle industriel lié au fait qu’être grand, puissant et enraciné dans un secteur particulier – autrefois une garantie de stabilité – est une grosse faiblesse. Notre monde évolue trop vite et les besoins et opportunités de demain ne sont clairs qu’aujourd’hui. Et les espoirs du lendemain ne seront clairs que demain.  Les perspectives du créateur toujours curieux,  à l’écoute, souvent vulnérable  – sensible aux influences à la fois artistiques et scientifiques – deviennent nécessaires pour la bonne conduite de l’économie de demain.

Le mag Vous inaugurez un nouveau concours intitulé « Artscience Now, la création de demain »  sur le thème «  disparition de l’image, virtualité du monde ». Trois catégories sont représentées : art contemporain, design, photographie. Qu’attendez-vous de la créativité de la « Post-Google Generation » ?

DE Ce concours m’intéresse beaucoup. Nous allons ouvrir un deuxième Laboratoire aux Etats-Unis en 2014. À partir de ce moment-ci nous offrirons aux jeunes artistes, par le biais de ce nouveau concours, avec son jury prestigieux, une opportunité d’exposition bi-nationale. Nous voudrions trouver des sponsors intéressés par la création hybride pour pouvoir lancer des  collaborations entre les artistes sélectionnés par notre jury et les lauréats internationaux du Prix ArtScience. Chaque année au Laboratoire, et dans le réseau international que j’appelle ArtScience Labs, nous encourageons des étudiants en Asie, en Europe, et en Amérique, à développer des idées innovantes d’art et de design à la frontière de la science. Les thèmes annuels du Prix sont les mêmes que pour le concours ArtScience Now. De nouvelles surprises en perspective !

Biographie

David Edwards est fondateur du Laboratoire et du réseau ArtScience Labs, en France, aux Etats-Unis et en Afrique du Sud. Il est créateur de plusieurs innovations (Andrea, Aeroshot, le Whaf, CellBag®, WA|HH Quantum Sensations, Wikicells…), écrivain, et professeur à l’Université d’Harvard où il dirige un programme d’innovation étroitement lié au Laboratoire. Il vit et travaille à Paris.

David Edwards est l’auteur d’Artscience: creativity in the post-google generation (Harvard press 2008), livre initiateur du Laboratoire, et de The lab:creativity and culture (Harvard press 2010), paru aux Editions Odile Jacob sous le titre Le Manifeste du Laboratoire (janvier 2011). Il est également l’auteur des deux romans expérimentaux du Laboratoire (sous le nom de Séguier) : Niche (l’ensba 2007) et Whiff (l’ensba 2009).

David Edwards est membre des académies nationales des technologies en France (depuis 2008) et aux Etats-Unis (depuis 2001). Il a reçu de nombreux prix internationaux pour ses innovations et ses ouvrages ; il a été fait chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres par le ministère de la culture en 2008.

Liens

Le Laboratoire, Paris
Concours ArtScience Now
Laurent Grasso : « Uraniborg »