— La parole à…
Ariella Azoulay : « Un état d’urgence civile »


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Jeff Wall, "Citizen", 1996, silver gelatin print, 181 x 234 cm, Courtesy of the artist

Citoyen

Dans Citizen de Jeff Wall (1996), cet homme qui dort dans un jardin public incarne une démarche critique, une transgression des limites, un exemple à suivre de citoyenneté à la fois potentielle et concrète. Depuis que j’ai vu cette photographie à la Documenta 10 en 1997, chaque fois que je croise un individu endormi dans un jardin public — qu’il soit SDF ou, comme ce monsieur, qu’il semble avoir un toit où s’abriter —, je ne peux m’empêcher de penser qu’il revendique ainsi une part de l’espace public. Et si des citoyens peuvent faire valoir leur droit de dormir en public, ils peuvent aussi se rebeller contre une pancarte interdisant l’installation de tentes, comme celle qui accueille les visiteurs du Zuccotti Park de Manhattan.

Photo: Tess Scheflan/ Activestills.org

Citoyennes

Il serait bien sûr aberrant de ne voir dans le déferlement massif de citoyens dans les rues du Caire, de Madrid, de Tel-Aviv et de New York qu’une volonté délibérée de braver des arrêtés municipaux. En temps normal et dans des circonstances normales, ils seraient d’ailleurs nombreux, y compris sans doute parmi les protestataires actuels, à souscrire à la déclaration adressée par les propriétaires du Zuccotti Park au préfet de la police new-yorkaise:

«Les protestataires ont établi des lieux de vie à l’aide de bâches, de matelas, de sacs de couchage, de tables, de rayonnages de livres, de générateurs à essence et d’autres équipements incompatibles avec le règlement et l’usage public normal du parc. À toutes heures du jour et de la nuit, ils dorment sur les bancs et dans les allées, interdisant leur accès normal aux piétons et empêchant les agents de nettoyage et de maintenance d’effectuer les nécessaires opérations d’entretien. Lorsqu’elles ne sont pas encombrées par des protestataires, les allées du parc le sont par les divers objets et matériels apportés par ceux-ci.»

En réponse aux plaintes des propriétaires, les manifestants se sont mis à nettoyer les lieux avec la même ardeur qu’ils l’auraient fait chez eux. Or le fait même de se livrer en groupe et au grand jour à des activités relevant d’ordinaire de l’intimité domestique — dormir, faire la vaisselle, préparer à manger, etc. —  modifie radicalement les rapports entre ces deux sphères. Mais plutôt que de vouloir abolir la frontière qui sépare ces territoires, la lutte civile qui, après le monde arabe, a gagné l’Occident cherche à les restaurer, sans en reprendre toutefois l’organisation antérieure. Aux États-Unis et ailleurs, on observe que le néolibéralisme a engendré un processus à double visage: l’espace privé est devenu inabordable pour de nombreux citoyens, tandis que la privatisation du territoire public est telle que son utilisation citoyenne dans des intentions autres que parfaitement passives constitue désormais une infraction.

Tant que le territoire public ne sera pas ouvert à toute la société et que le droit à un logement abordable ne sera pas acquis, les occupants du monde entier ne partiront pas d’eux-mêmes et maintiendront dans l’espace public des enclaves privées bâties à l’aide de tentes, de tapis et de bâches en plastique. Dans la structure actuelle imprégnée de démocratie d’entreprise ou d’État-nation, leurs exigences ne peuvent pas être satisfaites; elles constituent un appel à un changement radical dans la façon dont le monde est partagé, un appel à un régime où les intérêts et le bien-être de toute la population, et pas seulement de ceux que les pouvoirs publics considèrent comme citoyens, pourraient s’exprimer à travers un nouveau langage civil et deviendraient les enjeux d’une nouvelle politique.

Photo : Ariella Azoulay

Pancartes

Je propose d’interpréter l’acte de construire un espace privé au cœur d’un espace public comme une déclaration d’état d’urgence civil. Ce ne sont pas les autorités qui ont déclaré cet état d’urgence, ce sont les citoyens eux-mêmes qui appellent ainsi à une réorganisation de la cité, de l’environnement qui est le leur.

L’état d’urgence civil n’a rien à voir avec une manifestation ou une grève locale. Il met temporairement fin à une situation où la loi prive les citoyens d’un accès aux espaces privé et public. La déclaration de cet état d’urgence signifie aussi que la durée de l’occupation ne sera pas déterminée selon la logique du régime en place, mais par les citoyens eux-mêmes. Le peuple ne soutient plus un régime qui sanctifie l’entreprise et la nation, qui oublie les citoyens qu’il devrait servir et qui devraient être sa raison d’être. L’image type des mouvements d’occupation actuels, c’est la photographie qui serait accompagnée d’une légende ou d’un slogan comme « Combien de voyous de Wall Street faut-il pour brutaliser une femme ? » par exemple. C’est encore l’individu portant lui-même une pancarte : le morceau de carton comme support d’expression d’une doléance ou d’une proposition est devenu un accessoire indispensable de l’espace urbain. En lieu et place des affichettes standard distribuées dans les cortèges, chacun brandit sa propre pancarte pour dire sa motivation personnelle de participer à la déclaration d’un état d’urgence. Cette forme d’occupation de l’espace public permet à chaque citoyen de mieux se connaître à travers les autres et de comprendre ce qu’il vit à titre personnel au sein d’une structure opprimante qui dépasse les frontieres de son lieu d’habitation ou même de son pays.

Photo : Ariella Azoulay

Occuper Times Square

On pourrait penser qu’un mouvement vaste exige un lieu vaste, or le Zuccotti Park est une place exiguë où, de plus, les protestataires n’ont eu l’autorisation de se rassembler qu’à certaines conditions. Et pourtant, même un petit jardin public peut, au mépris des lois de la physique et du marché, s’étendre et s’agrandir semble-t-il à l’infini en offrant des espaces pour des séances d’information, une cuisine publique, une bibliothèque, un poste de premiers secours, des lieux de représentation et, élément primordial, des rencontres avec de nombreux inconnus. Le grouillement auquel prennent part journellement des milliers de protestataires est une sorte de langage, mais diamétralement opposé au langage d’embrigadement et de cloisonnement d’un pouvoir souverain qui sépare les citoyens les uns des autres et qui, par peur des conséquences, cherche à empêcher leurs réunions occasionnelles dans l’espace public. À l’issue d’une récente visite à Zuccotti Park, je m’étais arrêté sur le trottoir pour photographier cette place de l’extérieur. Aussitôt, un policier parmi les dizaines qui cernent le parc, m’a sauté dessus en me demandant de circuler, affirmant qu’un trottoir était « fait pour marcher ». C’était une leçon abrégée du langage du pouvoir souverain : il était donc illégal de stationner sur un trottoir !

La distance qui sépare ces deux langages apparut aux yeux de tous le soir du 15 octobre, « Journée de protestation planétaire ». À New York, l’occupation se déplaça vers Times Square. Massés sur les trottoirs derrière des barrières mobiles, des dizaines de milliers de manifestants se faisaient face tout en étant séparés puisque des policiers munis de menottes en plastique arpentaient par centaines les rues ostensiblement vidées de toute présence citoyenne. De temps en temps, un véhicule descendait Broadway au ralenti comme pour bien montrer qu’on ne laisserait pas les manifestants perturber la circulation. La langue souveraine régnait en maître dans l’intervalle ménagé entre les groupes protestataires, et la police se faisait manifestement un plaisir d’exhiber tous les moyens dont elle disposait pour compliquer l’instauration d’un état d’urgence civil. Or, c’est exactement au résultat inverse qu’elle est parvenue.

Le démantèlement violent du campement d’Oakland en octobre a une nouvelle fois illustré le fait que l’usage civil de l’espace public est contraire à l’ordre politique en place. Lorsque les citoyens n’ont plus leur place dans la cité, ils déclarent un état d’urgence civil chaque fois qu’ils reprennent possession des lieux publics et revendiquent leur droit d’en user.

L’idiome oublié que les citoyens ont commencé à réapprendre — celui du corps, du chant collectif, de la revendication et de la doléance — ne s’éteindra pas de sitôt. Le peuple ne demande qu’à s’en servir et à improviser avec, et il faudra, pour le réduire au silence, bien plus que des menottes, des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Et l’on s’aperçoit, ville après ville, qu’il ne faut pas grand-chose à ce nouveau langage civil pour se répandre et qu’il est contagieux.

Laquelle de ces deux langues va l’emporter  ? L’avenir le dira. Le simple fait qu’aujourd’hui on en soit réduit à dire « L’avenir le dira » montre que l’on se trouve peut-être au seuil d’une sorte de révolution, alimentée par l’émergence d’un nouveau langage, en public et par le public.

An NYPD officer keeps watch on Occupy Wall Street protesters at Times Square in New York. Photo : Eduardo Muñoz © REUTERS / Eduardo Muñoz

Tentes

Le Printemps arabe n’a pas contourné Israël. Lorsqu’il est arrivé dans les rues de Tel-Aviv l’été dernier, la condition des Palestiniens sous le régime israélien n’était pas une question centrale. Mais, pour la première fois peut-être depuis la fondation de cet État, les citoyens ont bousculé la hiérarchie des priorités nationales, dans laquelle le maintien des Palestiniens au bord de la catastrophe venait en bonne place. Parmi leurs nombreuses demandes, les protestataires ont exigé que tout campement installé dans une ville israélienne soit soumis à un principe unique et majeur : prise en compte de revendications hétérogènes et rejet de toute pratique d’exclusion. Dans le contexte de l’apartheid israélienne, il s’agissait en soi d’une position radicale: elle transformait les prétentions des manifestants à une «justice sociale» en revendication universelle. Quant au choix de certains citoyens israéliens d’occuper l’espace public avec des tentes, il ne saurait être séparé du statut de la tente qui est en elle-même un vecteur de sens, une sorte de proclamation dans la langue souveraine locale. Les murs mêmes de la maison palestinienne sont vulnérables à la force israélienne. Avec des habitations menacées de démolition, les Palestiniens peuvent se retrouver sous la tente à tout moment. Pour le régime israélien, la tente est l’habitat naturel des Palestiniens, leur condition, l’essence de leur existence.

Photo : Ariella Azoulay

En choisissant la tente, les protestataires israéliens ont repris le symbole de l’oppression d’État envers la population palestinienne, mais en inversant au passage sa signification dans le but de défier le système politique. Il réclamaient, entre autres choses, la reconnaissance du «  regime-catastrophe »  (“regime-made disaster”) à l’œuvre depuis la création d’Israël : destruction des paysages et de l’environnement, dégradation des villes et des villages, envahissement et défiguration de l’espace public et privé, comme autant de préjudices infligés à l’ensemble des administrés. À l’heure où la planète entière adopte le mot occuper pour désigner la reconquête des droits civils dans l’espace public, la volonté de mettre fin à l’occupation israélienne en Palestine et celle de « réoccuper » l’espace public partout dans le monde sont plus que jamais liées. Une pancarte portée par une femme dans une manifestation récente était explicite à ce sujet: « Occupez Wall Street, pas la Palestine ! »

Photo : Ariella Azoulay

Partager la rue

Sans cesse enrichi, le vocabulaire du nouveau langage civil propose des modèles de partage et de répartition, des formes d’apprentissage et d’écoute, des méthodes d’amplification par le « microphone humain » et de communication par gestes, des procédures de distribution de nourriture et d’autres biens, des modes de recyclage et d’entretien des sites, des processus décisionnels participatifs, la redéfinition du commandement et de la lutte, la solidarité avec les populations dont la dépossession est perçue comme le symptôme d’une politique plus générale, des conceptions plus souples de l’espace et de l’exercice de l’autorité, ainsi que des danses et des chants collectifs. Ce langage réclame de l’espace public à grands cris et ne peut se contenter, pour se faire entendre, des horaires et les lieux autorisés par la police. De sorte que, chaque jour dans le monde entier, ses pratiquants occupent de plus en plus de lieux. Il arrive qu’ils se rassemblent dans un but précis, tels ces Bostoniens décidant d’occuper les bureaux locaux de Goldman Sachs ou ces manifestants de Tel-Aviv formant une chaîne humaine pour protester contre la déportation de travailleurs migrants. Mais, même lorsque leurs objectifs sont flous, des citoyens s’approprient un langage civil et, ce faisant, ils en reconnaissent le pouvoir et en découvrent les possibilités.

Public Movement, Tel Aviv, Aout 2011. Photo : Eyal Vexler

 

[1] Rédigé fin octobre 2011, ce texte complète une lecture sur le « Printemps égyptien » (Museu d’Art Contemporani de Barcelona, février 2012, publié ensuite dans PhotoWORKS, Spring/Summer), ainsi qu’un texte que j’ai écrit au sujet de l’éveil civil qui a commencé cet été en Israël (texte paru sur le site du Critical Inquiry). Ces trois textes participent de la volonté d’intervenir dans la formulation d’un nouveau langage civil — lequel est en cours de formation depuis plus d’une décennie, tout en utilisant les photos comme le support sur lequel ce langage s’écrit et au travers duquel il est étudié et partagé.

 

Ariella Azoulay est responsable du groupe de recherche Photo-lexic au Minerva Humanities Center de l’Université de Tel-Aviv. Ses derniers livres sont : Civil Imagination: A Political Ontology of Photography (Verso, 2012), From Palestine to Israël: A Photographic Record of Destruction and State Formation, 1947-1950, (Pluto Press, 2011), The Civil Contract of Photography (Zone Books, 2008).

Cet article a été publié pour la première fois en anglais dans Artforum, décembre 2011. Suite à l’intervention d’Ariella Azoulay au Jeu de Paume dans le cadre du colloque « Art, histoire, politique : interactions et réflexions contemporaines » sur le thème de « l’image dans la presse », le magazine a souhaité le publier en français.

 

Retrouvez l’enregistrement sonore de la séance « l’image dans la presse » sur le site du Jeu de Paume