— Regard
Giovanna Zapperi présente “The Fountainhead” de Société Réaliste


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Avec “The Fountainhead” (2010), Société Réaliste, détourne le film éponyme de King Vidor, réalisé en 1949 d’après un scénario de l’Américaine Ayn Rand, porte-parole d’un libéralisme radical. La foi de Rand dans la prospérité économique du marché et son refus de toute forme de collectivisme, en font la fondatrice de l’objectivisme philosophique et politique, ainsi qu’un précurseur du capitalisme contemporain. Le héros, Howard Roark, architecte moderniste par excellence, prométhéen, phallocrate et chantre du capitalisme, y est interprété par Gary Cooper…

De cette ode enthousiaste à l’architecture moderniste, Société Réaliste a effacé tous les personnages et tous les dialogues, et donc la trame narrative même du film. Il en résulte une objectivation du discours : dans cette nouvelle version de The Fountainhead, les artistes font pour ainsi dire parler les lieux et de manière plus générale, l’environnement politico-économique de l’époque. Sans acteur ni récit, il ne subsiste plus que la représentation de l’échelle de perception et de pouvoir : les croquis, photographies ou maquettes de bâtiments, les vues peintes du Léviathan métropolitain, cet état fantasmé urbis et orbis, le décorum des intérieurs et la mappemonde des extérieurs d’un empire global et flouté, cet empire dont la capitale est le capital.

Ainsi que le souligne Giovanna Zapperi dans le texte qu’elle a écrit pour le catalogue de l’exposition : “Le but de cette opération, […] est d’appliquer un principe de déconstruction productive susceptible de faire émerger, dans toute sa complexité, les rapports profonds entre l’espace architectural et l’idéologie du capitalisme, entre la volonté prométhéenne de l’architecte et la doctrine moderniste. Et à vrai dire les espaces vidés de The Fountainhead montrent à quel point l’architecture s’impose avec une force qui dépasse le pouvoir d’action des différents personnages. La séquence finale du film par exemple, dans laquelle on voit Howard Roark triomphant à la sommité de son gratte-ciel, suggère une correspondance entre le corps de l’architecte et le bâtiment, comme si la force de l’un dépendait de l’autre, comme si le premier était le prolongement du second.”

Comme l’indique le titre “Empire, State, Building”, les artistes mettent en oeuvre une déconstruction du pouvoir par divers types de jeu sur les signes (inversions, annulations, transpositions…). Société Réaliste propose ainsi une mise en perspective de l’idéologie capitaliste telle qu’elle s’exprime dans les années 1950 à New York, Olympe architecturale de la modernité. Au sein de l’exposition, The Fountainhead constitue, avec Cosmopolites de tous les pays, encore un effort, une oeuvre pivot autour de laquelle se déploient les appareils critiques de Société Réaliste. En effet, qu’il s’agisse du positivisme d’Auguste Comte ou de l’objectivisme d’Ayn Rand, c’est la justification de l’ordre dominant et de la nécessité de son accomplissement en tant que projet global au nom de sa propre raison, naturalisée et sanctifiée, qui est le point de départ des dispositifs hybrides de la jeune coopérative parisienne, et de sa réflexion sur les utopies.




Giovanna Zapperi est historienne de l’art et chercheuse associée au Centre d’Histoire et Théorie des Arts de l’EHESS de Paris. 
Ses recherches portent notamment sur les rapports entre production artistique, culture de masse et technologie, sur les théories féministes dans l’art et sur la différence des sexes et les rapports (post)coloniaux dans l’art contemporain.
Giovanna Zapperi entretient un rapport privilégié à l’œuvre de Société Réaliste, à laquelle elle a consacré son article “Architectures temporelles”, publié dans le catalogue de l’exposition Empire, State, Building. Elle a également participé à la rencontre organisée entre le public et les artistes à l’auditorium du Jeu de Paume, le 24 mars 2011.


Liens

Site officiel de Société Réaliste
Société Réaliste : Empire, State, Building au Jeu de Paume
Catalogue de l’exposition